Orbiquet

Une source sous les pommiers.

Avec le recul, je m’aperçois que dans le fond, j’ai l’art de choisir et de plonger des résurgences ou des cavités atypiques. Que ça soit par leur situation, par leur configuration ou par leurs caractéristiques, elles diffèrent la plus part du temps des classiques ou tout du moins des sources dont nous rêvons tous, grandes, limpides, faciles d’accès. Je pourrais même dire que j’ai le chic pour dénicher et m’enticher de tout ce qui est à peu près à l’opposé de ce rêve de plongeur spéléo normalement constitué. Et la résurgence de l’Orbiquet n’échappe pas à la règle car ça n’est pas tout à fait une source comme les autres. D’une part, elle se situe en Normandie, plus réputée pour son bocage, ses élevages de canassons, ses pommes et autres produits dérivées mais pas vraiment pour ses phénomènes karstiques. D’autant plus qu’ici les sous sols ne sont pas tout à fait du calcaire, mais « un dérivé » , la craie. Enfin, malgré nos efforts, nous n’avons pas trouvé d’autres cavités plongeable à des centaines de kilomètres.

Cette source, réputée difficile et sans aucun espoir pour l’exploration, je l’ai plongée peu de temps après mes débuts. Jeune plongeur, je n’aurais jamais imaginé, un jour, en poursuivre la découverte et à en étudier les moindre recoins et pourtant, la curiosité aidant, après des nombreuses années d’expérience, je me suis dis que cet éboulis, tout compte fait pouvait certainement être franchi. Donc, après une première visite au terminus, je suis revenu avec la ferme intention de pousser les cailloux, à mains nus dans un premier temps. Mais avec assez d’acharnement pour me faufiler en tirant les bouteilles à bout de bras. Puis la plongée suivante, avec une pelle américaine afin d’aménager un passage suffisamment confortable pour ne pas être obligé de décapeler.

Un peu plus loin, un nouvel effondrement arrêta la progression, mais pour peu de temps, car après des efforts démesurés, je suis parvenu à pousser une dalle de quelques centimètres, libérant juste de quoi passer le corps, puis les bouteilles, mais pas les deux en même temps. Et là, plus tard, j’ai retrouvé mon fil sous un amoncellement de roches. Le plafond de cette salle s’effondrait et il continuait lentement mais sûrement à combler le passage. L’érosion est à l’œuvre et à chaque nouvelle visite, prudente, je ne pouvais que constater l’évolution angoissante de ces roches s’accumulant de plus en plus dans la galerie, à l’aplomb de la petite salle à franchir entre les deux siphons. Et la peur s’est emparé de moi, semant la grande crainte de tout plongeur souterrain, rester coincé derrière un éboulis et ne plus pouvoir sortir. Le fantasme devenait réalité et je n’osais plus franchir cette trémie de peur de subir un effondrement lors de mon séjour de l’autre côté. Le risque était réel et je suis revenu observer l’évolution pendant deux longues années. Et à chaque fois, je constatais la présence de terre, de cailloux, de nouveaux blocs. A plusieurs reprises, motivé, je préparais tout mon matériel, bien décidé à aller plus loin. Mais je ne fermais pas l’œil de la nuit et au petit matin, je renonçais soulagé de ne pas avoir à affronter cet obstacle inquiétant.

Alors, en attendant des jours meilleurs, je me suis tourné vers un travail de fond, poser un nouveau fil dans la seconde partie, enlever l’ancien en mauvais état et effectuer la topographie des deux tiers du réseau qui n’était pas cartographié. Dans cette cavité où le courant est d’une violence inouï, cela relève de l’exploit. Ce sont des plongées qui donnent chaud, le plongeur doit fournir tellement d’efforts pour avancer, pour batailler contre le courant. Il faut s’agripper, palmer, se tirer, se déhaler sur des prises fragiles qui lâchent deux fois sur trois. Une bonne partie de ces plongées seront réalisées en recycleurs latéral, afin de disposer d’une grande autonomie pour effectuer ce travail fastidieux mais au final excessivement gratifiant.

Après cet intermède, bien familiarisé avec les lieux, je constatais une accalmie sur le front de l’effondrement alors, j’ai repris les explorations. Plein d’espoir après la découverte d’une galerie large et spacieuse pour finalement retomber à nouveau sur des sections étroites et chaotiques. Les derniers mètres explorés furent épiques. Je ressortais dans une ultime sale, avec grande difficulté. La violence du courant et l’exiguïté des lieux rendait la sortie de l’eau presque impossible. Repoussé, l’embout du recycleur presque arraché, empêtré sur un éboulis instable, j’ai dû une fois encore batailler pour accrocher le fil, me déséquiper et pour sortir dans cette sale encombré d’un éboulis de roche imposant, recouvert par presque deux mètres de terre fraîche. L’eau jaillissait à l’autre bout de la salle, mais nul part par où se faufiler pour aller plus loin. Il faudra, au prochain plongeur beaucoup d’acharnement pour surmonter le danger de zones d’effondrement. Celui ci semble correspondre à l’observation d’un habitant du village selon lequel, l’eau est resté troublée plusieurs jours en pleine saison sèche. Sans aucun doute, les conséquences de cet éboulement majeur avec ces tonnes de terre toute fraîche. Seul espoir, une petite galerie exondée qui se termine par un petit siphon, bien gras. Mais je n’avais ni le courage ni l’équipement pour aller voir de ce côté là. Je retournerais sans doute un jour, jeter un coup d’œil, tout du moins si le passage ne s’est pas obstrué définitivement dans la salle des angoisses.

La petite histoire :

La première incursion de plongeurs a lieu en 1972, lorsque Patrick le Calvez et Christian Simon, après avoir ouvert l’entrée explorent les cinquante premiers mètres. Cinq ans plus tard, en 1977, Joël Enndewell et les plongeurs du PSP (Plongeurs Spéléo de Paris) explorent la source jusqu’à 410 mètres, s’arrêtant dans une branche étroite. En 1991, les plongeurs du BREN, reprennent les explorations et Christophe Derone prolonge jusqu’à 500 mètres s’arrêtant lorsque la galerie devient réellement impénétrable. Pendant deux ans, l’équipe effectue la topographie de la cavité et elle découvre à cette occasion, une galerie à 450 mètres de l’entrée et après avoir buté sur une étroiture sévère à 490 mètres de l’entrée, Christophe Derone et Laurent Pouget parviennent à l’agrandir, à la franchir et à prolonger l’exploration jusqu’à 610 mètres. Après, une pose de cinq ans, Derone pousse jusqu’à 700 mètres, puis, l’année suivante, en 1999, avec Laurent Pouget, ils atteignent 790 mètres dans une salle d’effondrement exondée, buttant sur une sortie d’eau obstruée par un éboulis de roches. Douze ans plus tard, en 2011, le passage est ouvert et la galerie est explorée jusqu’à 830 mètres. Un nouvel effondrement dans une nouvelle salle arrête la progression. L’année suivante, en 2012 après de gros effort pour déplacer la dalle rocheuse obstruant le passage, je finis par passer, les blocs dans une main et le dévidoir dans l’autre, m’arrêtant à 690 mètres de l’entrée. Après plusieurs report de plongée suite à l’effondrement régulier d’une salle et à l’obstruction partielle de la galerie, je décide de reprendre l’exploration. En 2014, arrêt à 1030 mètres de l’entrée et l’année suivante, terminus dans une dixième salle à 1157 mètres de l’entrée sur un éboulis récent et massif.

Données techniques :

Localisation : La source se situe dans le village de la Folletière-Abenon, dans le Calvados en France.

Accès : La petite route qui quitte la route départementale D130A et qui rentre dans le bourg conduit par un sentier aménagé à la source, indiquée dans toute la région par de nombreux panneaux.

Spécificités : Une première partie d’un peu plus de 400 mètres assez spacieuses pour être plongée en bi dorsal. Une seconde partie étroite, sinueuse, jalonnée d’étroitures, où la section du conduit diminue et où le courant, effet venturi oblige, devient de plus en plus fort. Une visibilité dégradé au retour, mais néanmoins acceptable avec un bon palmage et une bonne flottabilité. Un temps de trajet aller très long et un temps de retour express, excessivement rapide, grâce au courant, ceci rendant les calculs d’autonomie un peu plus compliqué.

Longueur totale: 1157 mètres

Longueur noyée : 1055 m

Longueur exondée : 102 m

Profondeur Maxi : 9 m

Nombre de siphons : 10 ( de 10 m à 670 mètres)

S1 = 60 m / – 3 m. S2 = 670 m / – 9 m. S3 = 15 m / – 1 m. S4 = 19 m / – 2,5 m. S5 = 23 m / – 1,3 m. S6 = 138 m / – 2,7 m. S7 = 10 m / – 1,8 m. S8 = 40 m / – 1,6 m. S9 = 55 m / – 1,5 m. S10 = 25 m / – 1,3 m

Nombre de salles : 10

Salle 1 = 10 m. Salle 2 = 20 m. Salle 3 = 15 m (Ancien Terminus avec trémie désobstruée). Salle 4 = 3 m (Salle instable avec trémie instable). Salle 5 = 4 m. Salle 6 = 5 m. Salle 7 = 10 m. Salle 8 = 20 m. Salle 9 = 10 m. Salle 10 = 15 m (Nouveau terminus dans salle d’effondrement sur éboulis massif).

Équipement : sidemount, circuit ouvert et/où recycleur latéral. Scooter possible dans les quatre cent premiers mètres.

Topographie :

Anecdotes :

Avec une pelle américaine et un peu de volonté, il est possible de repousser les limites, de basculer de l’impossible au probable et du probable au possible. Cette exploration a une saveur particulière, car j’y ai effectué un travail de fond. Tout d’abord, l’équipement, puis la topographie. J’ai eu le sentiment très agréable, de faire le travail jusqu’au bout, le plaisir du travail bien fait. Une fois tout cela réalisé, j’ai repris l’exploration. Enfin, c’est ici où j’ai continué mon évolution dans ma pratique de la plongée latérale et destructurée. Après des années de tâtonnements, de modification, d’évolution, j’ai adopté une bonne partie des techniques et de la configuration mis en place par certains plongeurs comme Steve Bogaerts*. Toujours la quête du toujours moins, de l’essentiel, afin d’atteindre un peu plus l’harmonie, d’évoluer avec plus de plaisir, plus d’efficacité, plus de sécurité. Je ne cherche pas à atteindre la perfection, ça n’est pas pour moi et je trouve ça déplacé, un brin orgueilleux, nous ne sommes que de pauvres bipédes, rien de plus, donc cela ne peut pas nous concerner dans le fond. Donc à ce sujet, j’ai encore une grande marge de progression, cela me laisse l’espoir et la perspective de beaucoup de plaisir à venir.

Vidéos :

Publications :

Info Plongée n°9. pages 2 à 7.

Info Plongée n°14. pages 5 à 8.

Info Plongée n°18. pages 6 à 7.

Info Plongée n°20. pages 15 à 20.

Info Plongée n°10:1. pages 54 à 55.

Spéléo Magazine 95. Source de l’Orbiquet.