Spéléo Magazine 102. La grotte de Corveissiat.

Juillet 2018.

La grotte de Corveissiat.

Le massif du Jura est un haut lieu de l’activité spéléologique et les trois départements (Ain, Doubs, Jura) sur lesquels il s’étire offrent un nombre impressionnant d’accès au monde souterrain. Malgré la fréquentation importante et l’ancienneté des explorations, des kilomètres de galeries demeurent encore inconnus. La grotte de Corveissiat est un exemple significatif, elle s’ouvre au fond d’une reculée impressionnante et elle donne naissance à une importante résurgence. Explorée depuis plus de 80 années, elle n’est que partiellement connue et le potentiel d’exploration demeure encore très important. Nous avançons tranquillement depuis une vingtaine d’années, nous avons eu la chance et le privilège de découvrir cette cavité alors qu’elle n’était explorée que sur 200 mètres environ. Grâce à un travail d’équipe, pas mal d’entêtement, nous sommes parvenus à aller un peu plus loin. L’accroissement des distances et des durées passées sous terre, nous ont poussé à des remises en causes régulières, tant aux niveaux des techniques que du choix des équipements. Bien évidemment, ces explorations auront permis de partager des moments intenses avec la bande de copains qui participèrent à cette aventure. Cette cavité permet hélas de témoigner des ravages provoquées par les activités humaines. Au delà des vestiges pittoresques des anciens pompages et d’une activité « industrielle », une forte pollution continue à dégrader les eaux qui résurgent et qui s’écoulent jusqu’à l’Ain.

Avec un dernier point connu situé à plus de deux kilomètres de l’entrée, la rivière souterraine de Corveissiat commence à devenir un gros morceau. Pas encore une cavité majeure mais disons, avec de fortes chances de le devenir, car son développement pourrait doubler dans le futur. Nous aurons sans doute raccroché les palmes d’ici là, mais peut importe que ça soit nous où d’autres, tant que l’exploration avance, c’est le principal. C’est une exploration qui se mérite car le réseau cumule plusieurs facteurs pénalisant qui rendent la progression fastidieuse voir parfois désagréable. Nous allons commencer par les côtés désagréables, notamment la pollution. Depuis toujours, les activités humaines, agriculture, élevage, industrie, vie quotidienne ont dégradé les eux de la résurgence. A ce jour, la liste est longue, hydrocarbures, eaux usées domestiques, produits chimiques d’origine agricole, déchets plastiques, molécules diverses et variées. A chaque incursion l’un d’entre nous attrape inévitablement une cochonnerie et voit ses intestins transformés en champ de bataille pendant plusieurs jours. C’est le premier point et pas des moindres. Ensuite, la morphologie de la cavité rend la progression pénible. Rien de bien méchant dans le fond, mais une accumulation d’efforts, de petits obstacles à franchir, de désagréments qui fatiguent à la longue. Ces obstacles ralentissent la progression, ils vous obligent à sortir de l’eau juste quelques minutes, à vous déséquiper, à vous rééquiper. Enfin la visibilité est très médiocre, voir pas terrible du tout, de l’ordre de deux ou trois mètres, voir moins et rarement plus. En vingt ans, nous avons bénéficié une seule fois d’une visibilité exceptionnelle de 6 ou 7 mètres. Ça fait peut au regard du nombre d’heures passées sous terre.

Pour le reste c’est une cavité super chouette, vraiment. Bon, les siphons doivent être jolis. On suppose car comme l’eau est toujours très laiteuse, on ne sait pas vraiment, on imagine, en recollant les fragments de ce que l’on observe à droite à gauche. Une des particularités de ce réseau est sa segmentation qui participe d’ailleurs à rendre la progression saccadée. Pour simplifier, la rivière s’écoule dans une galerie de métro, trois par quatre environ. Cette galerie est ponctuée de plusieurs lacs, de grandes cheminées, de salles spectaculaires et donc d’effondrements. Et c’est là que les choses se sont compliquées, il y a des milliers d’années. Car un jour fort lointain, des éboulements ont complètement obstrué le cours de la rivière, à partir de la sortie du quatrième siphon où toute la galerie s’est effondrée ainsi qu’aux pieds de la grande salle (aujourd’hui localisée entre le sixième et septième siphon). Mais l’eau a tout de même trouvé un moyen de sortir, une série de fissures pas bien grandes qu’elle n’arrête pas de creuser. Ce petit conduit aux dimensions très modeste, un mètre de section en moyenne doit laisser passer un volume d’eau conséquent et bien supérieur à ce que son diamètre peut accepter. Inutile de vous dire qu’à la moindre augmentation de débit, il devient infranchissable, le syndrome du nettoyeur haute pression. Donc ces incidents géologiques jalonnent la progression d’étroitures et d’une partie (S5/S6) franchement intime. Ensuite, nous retombons dans du grand, du très grand même. Bon, néanmoins, cela ne nous empêche pas de crapahuter à quatre pattes sur trois mètres pour franchir un banc de sable et d’être obligé de jouer aux équilibristes pour nous extraire du dixième siphon. Un peu comme si vous deviez sortir d’une piscine avec 150 kilos de matos sans échelle.

Lors de notre dernière « expédition » au joli mois de mai, profitant d’un calendrier exceptionnel, nous avons fait le ménage, c’est à dire posé un nouveau fil et enlevé l’ancien vieillissant. Nous avons effectué avec succès un repérage surface à l’aide d’une balise posée dans la grande salle. Cette localisation n’a malheureusement pas permis de déterminer l’épaisseur de roche restante mais elle a permis au moins de vérifier que la topographie était juste. Nous avons aussi cherché et pas trouvé une hypothétique galerie dans le onzième siphon. Enfin, nous avons réalisé pas mal d’images, photos et surtout vidéo, notamment à l’aide de drones. Nous avons même effectué un test avec un mini drone dans la grande salle. Enfin, nous avions bien évidemment prévu une belle plongée d’exploration. Pendant des mois nous avons œuvré aux préparatifs méticuleux pour mettre en œuvre tout le matériel, les deux recycleurs. Mais, lors d’une plongée de préparation, mon vieil ami l’œdème pulmonaire s’est rappelé à mes bons souvenirs. Tout du moins, mon corps a envoyé des signes clairs et forts de son arrivée imminente. Par chance, j’ai pu sortir du siphon 10, récupérer, notamment grâce au kit de survie que j’emporte toujours avec moi. Après m’être couvert de deux chaufferettes chimiques, après avoir bu et manger, respiré de l’oxygène pur sur mon recycleur, nous sommes ressortis. Une alerte sans frais mais pour bien me faire comprendre que ça n’est plus pour moi ce genre de plongées. Après une journée de récupération, je suis retournée sous terre, avec mon gilet chauffant et pour des plongées courtes. Néanmoins, c’est la gorge serrée que je suis ressorti de la cavité car je savais qu’avec cette plongée, c’était la fin de vingt années d’exploration et qu’ici ou ailleurs je ne retournerais jamais au terminus de toutes ces résurgences que nous explorons depuis si longtemps. Une page se tourne mais tout va bien, il y a des malheurs bien plus importants, d’ailleurs ça n’est même pas un malheur ou quoi que ce soit de ce genre. C’est juste, le cours des choses, le cours de la vie. Alors heureusement, il n’y a pas que la pointe pour se faire plaisir et pour participer à la grande exploration souterraine. Pas très loin de l’entrée et pas très profond, il reste encore des tonnes d’images à rapporter et je sais qu’avec mon gilet électrique, ça va être un vrai bonheur de faire des photos et des films bien au chaud dans ma combinaison. Il y a encore plein de topos aussi… ! Donc maintenant, j’attends avec impatiente que la relève se lance dans l’immense rivière de Corveissiat, que d’autres plongeurs disparaissent dans la nuit et qu’ils aillent loin, toujours plus loin. Et qu’ils rapportent surtout des images pour qu’à notre tour nous puissions profiter de ces endroits où nous ne pouvons plus aller.

Historique.

En 1954, les Lyonnais du Clan de la Verna, avec Michel Letronne et Daniel Epelly plongent le premier siphon. Ils ressortent dans le premier lac, sans trouver la suite

Vingt ans plus tard, en 1974, Christian Jarret, Lylian Rota, Christian Locatelli et René Niogret du SDNO (Société des Naturalistes d’Oyonnax) plongent à plusieurs reprises sans trouver la suite. Un an plus tard, en 1975, Lylian Rota et René Niogret traversent le S2 suivis par Christian Locatelli et Didier Loomans. Quelques jours plus tard, Christian Locatelli et Lylian Rota traversent le S3, ils ressortent dans un lac et ils découvrent une grande salle. Un effondrement se produit suite à d’importants tirs d’explosifs sur la route au-dessus de la grotte. Le passage du troisième siphon est bloqué. S’en suit une importante pollution liée aux activités humaines et notamment aux rejets d’une porcherie qui déverse ses effluents dans la nature rendant l’accès à la cavité impossible tant les eaux sont devenues pestilentielles. A partir de 1990, la pollution se réduit suite à l’arrêt des activités de la porcherie. A partir de cette période, les plongeurs du SDNO, Philippe Buire, Jean Marc Poncin, François Bornéat et Laurent Mestre replongent dans la grotte. Ils entreprennent la désobstruction du passage dans le troisième siphon. En 1996, Philippe Buire assuré par JM Poncin escalade la cheminée derrière le S2, sans découvrir de réseau supérieur.

En 1998, Philippe Wohrer plonge plusieurs fois dans la grotte, accompagné de Nicolas Maignan† qui trouve enfin le passage dans la trémie composée de gros blocs tombés de la grande salle d’effondrement à la sortie du troisième siphon. Ce groupe de plongeurs parisiens, débute une longue séries de plongée et d’exploration. En 1999, Marc Ferrante et P Wohrer découvrent le quatrième siphon et ils débouchent dans la quatrième salle. Une galerie horizontale est parcourue jusqu’à un siphon obstrué par de gros blocs. En parallèle, des escalades sont réalisées par l’équipe du SDNO toujours dans la première salle.

L’année suivante, en 2000, Locatelli et Beltrami plongent le siphon découvert, au bout de la galerie horizontale dans la quatrième salle. La trémie instable bouge, ils renoncent suite à cet incident. Locatelli, Buire et Bornéat découvrent le cinquième siphon, dans lequel ils butent sur un « bouchon de sable », le courant arrive par une faille en plafond, jugée impénétrable. En 2001, l’équipe de plongeurs parisiens, (baptisés depuis peu les Bulles Maniacs) continue et persévère. Michel Dessenne, s’enfonce dans la faille au fond du S5 et aperçoit la suite de la galerie. Quelques jours plus tard Hervé Cordier et Pierre Éric Deseigne franchissent l’obstacle, ils découvrent un sixième siphon, puis le grand lac, la grande salle d’effondrement et le départ du septième siphon. L’année suivante, en 2002, l’exploration collégiale continue, avec la participation de S Cesarano, M Dessenne, H Cordier, S Lissarrague, H Cordier dans les siphons 7, 8, 9 et 10 avec arrêt sur autonomie à – 25m. Après de nombreuses tentatives infructueuse, la suite de la galerie est découverte en 2005 et le dixième siphon est sortie. Quelques jours plus tard, Cordier et Deseigne plongent le onzième siphon et ils s’arrêtent sur autonomie après avoir exploré cent mètres de galerie. L’année suivante, en 2006, ils sortent le siphon après avoir découvert 400 mètres de nouvelle galerie noyée. Ils s’arrêtent devant le douzième siphon. Arrêt au départ du S12, plus de 570 m de nouvelles galeries sont explorées. L’exploration du douzième siphon commence, en 2009, ils s’arrêtent à 1660 mères de l’entrée, en 2012 après une longue période d’interruption, ils s’arrêtent à 1860 mètres de l’entrée. En mai 2017, Hervé Cordier soutenu par une petite équipe de plongeurs s’arrêtent à plus de deux kilomètres de l’entrée, avec le noir de l’inconnu devant ses phares.

Données techniques.

La grotte de Corveissiat se situe au dessus de la vallée de l’Ain, dans une reculée impressionnante aux pieds du plateau du Bugey. Elle s’étend maintenant sur plus de deux kilomètres. Elle est constituée de 12 ou 13 siphons, de plusieurs galeries annexes, de plusieurs salles d’effondrement, de lacs. La profondeur moyenne des siphons doit être de 12 mètres, la dernière partie explorée se situe dans la zone des cinquante mètres. Deux siphons dépassent les 500 mètres de long. Le dôme de la grande salle d’effondrement doit s’élever à 60 mètres au dessus du niveau du lac.

Un peu de matériel.

L’utilisation de deux recycleurs ouvre un potentiel d’exploration et d’autonomie vertigineux. Cette configuration est aujourd’hui indispensable pour atteindre de telles distances. L’usage courant pour ce type de configuration est de disposer de deux recycleurs dorsaux, ou d’un dorsal et d’un latéral en « bail out ». Mais pour nous, impossible vu la morphologie de la galerie. Donc, le plus simple et plus rapide, c’est de s’équiper d’un scaphandre sidemount complet et de venir clamper deux recycleurs latéraux sur cette configuration. Il s’agit sans doute d’une configuration les moins facile à mettre en œuvre mais après quelques années de réglages, nous finissons par nous en sortir pas trop mal. Tout est histoire de positions de recycleurs, de bouteilles d’oxygène, de routage et de longueur de flexibles. Dans ce cas de figure, il existe deux variantes, soit les deux recycleurs sont positionnés en latéral arrière. Soit, le recycleur principal est positionné ainsi et l’autre, le secours est clampé comme un bail out classique, avec ses bouteilles de diluant et d’oxygène fixées directement dessus. Ce qui offre un gain de temps significatif au niveau de la manipulation répétées des équipements. Car dans cette cavité, nous devons sortir de l’eau et franchir des obstacles de manière régulière et répétée, avec 5 bouteilles, deux recycleurs et tout le reste.