Caumont. La Rivière Blanche.

Un autre monde.

Cette cavité intime située dans une région peu réputée pour ses phénomènes karstiques appartient à la famille des sites hors norme et atypiques. Elle s’ouvre au fond des grandes carrières de Caumont, en bord de Seine, presque en face de Rouen. Pour y accéder, il faut s’enfoncer profondément dans ces anciennes carrières de craie, un peu inquiétante tant les volumes sont gigantesques. L’impression de pénétrer dans la Moria du Seigneurs des Anneaux est présente et cette immensité artificielle perturbe quelque peu. Avant d’atteindre l’entrée du réseau naturel, il faut longer l’ancienne usine allemande construite ici pour se protéger des bombardements allier lors de la seconde guerre mondiale. Elle devait produire le combustible des V2, mais le débarquement sur les plages normandes mit un terme définitif au projet. Aujourd’hui cette construction de béton, imposante, ajoute un peu plus d’étrangeté à ce site, hors du commun. Enfin, après une progression aisée dans l’immense labyrinthe, une petite ouverture irrégulière apparaît dans la paroi lisse du front de taille. C’est le début de la rivière blanche aussi appelé rivière des robots, en souvenir des courageux spéléo qui pendant des semaines évacuèrent des tonnes de boue par des allers et retours incessant. Grâce à eux, aujourd’hui la progression dans ces galeries intimes deviennent presque confortable. Presque ! Car à partir du moment où vous pénétrez dans cette galerie, vous passez de l’immense au très petit. Les premiers mètres de progression se font debout, puis peu à peu, vous devez vous penchez en avant pour finir plié en deux, puis accroupi et enfin allonger dans la gadoue à ramper pour aller plus loin. Les portages à Caumont sont horizontaux mais fastidieux et interminable.

J’avais entendu parler de ce site depuis de nombreuses années sans jamais avoir vraiment eu envie d’y aller. Et je ne sais pas trop comment, mais Joël Enndewell, lors d’un repas un peu arrosé sans doute a du nous convaincre. Et, c’est parti comme ça, nous nous sommes tous retrouvé par un petit matin gris d’hiver au bord de la Seine, à enfiler nos combinaisons dans le vent et le grésil. A plusieurs, tout de suite, les choses deviennent plus facile. En 2010, j’atteins le terminus plus facilement que je l’aurais cru, bien que le franchissement des parties exondées entre les siphons soit parfois très pénible. Les jambes s’enfoncent dans la boue, jusqu’aux genoux et avec l’équipement et les bouteilles de plongée, cela devient un peu fastidieux. Je sors donc le dernier siphon, je me déséquipe, l’endroit n’est pas très large et à quatre pattes sur des rognons de silex concrétionnés, tranchants comme des rasoirs j’avance dans une petite galerie. Au bout je parviens à me relever et à travers les concrétions je n’aperçois rien, juste le noir. Je dois casser un peu des sculptures naturelles, des millions de travail lent et minutieux brisés en quelques secondes. Je parviens à me faufiler à travers ce tout petit passage pour ressortir dans une grande sale. A mon très grand étonnement toutes les concrétions sont tombées et elles jonchent le sol sans doute suite à un mouvement tellurique. Je progresse dans la galerie et je fais demi tour rapidement afin de respecter l’heure de retour. Deux ans plus tard, en 2012, nous y retournerons et cette fois, j’explorerais toutes les salles et je m’arrêterais devant un siphon, le dixième, peut prometteur mais à tenter un jour peut être. Deux cent cinquante mètres de galeries supplémentaires ont été explorées, ce qui place le point connu le plus éloigné à environ 2,4 kilomètres de l’entrée. Je ferais une tentative en solitaire, mais ayant négligé la partie alimentation et les boissons énergétiques, j’abandonnerais à quelques mètres du dixième siphon, déjà épuisé avant d’entamer le retour.

La petite histoire :

L’exploitation de la craie remonterait à l’époque Gallo Romaine et elle s’est poursuivie jusqu’en 1928 environ. Une longue, très longue histoire qui a modifié « profondément » le paysage. Des tonnes de pierre ont été exploitées et ils ont servi à la construction de nombreux édifices et notamment à certaines églises et cathédrales des environs. Lors de la seconde guerre mondiale, l’armée allemande fit construire l’usine de production d’oxygène, au nom de code Steinkohle 1301. Celle ci ne fonctionna jamais et les travaux s’arrêtèrent en 1944 lors du débarquement alliés en Normandie. Dans les années 60, une partie des carrières fut utilisée quelques années comme champignonnière. Elles restèrent ouvertes aux promeneurs et aux courant d’air pendant des années, puis peu à peu les accès se réduisent comme peau de chagrin pour finir par une interdiction complète d’accéder aux grandes carrière de Caumont, au non du grand principe de précaution. (Celui là, je ne peux pas le piffer, car ils vont finir par nous interdire de vivre. Vous comprenez, c’est dangereux de vivre, on peut mourir, alors autant éviter.)

Pour en revenir à la partie exploration, entre 1955 et 1956, le S.C.Rouen et Corentin Queffelec explorent la cavité jusqu’à la voûte mouillante avant le vrai départ du premier siphon. En 1963, des membres du Spéléo Club de la Seine franchissent cette voûte mouillante et s’arrêtent devant le premier siphon. De 1976 à 1978, l’équipe des Plongeurs Spéléologues de Paris, en collaboration avec le Spéléo-Club du Havre, plonge six siphons et progresse de 630m. Dans les années 80, Xavier Goyet franchit le septième siphon. En 1990, Patrick Bernard prolonge l’exploration, il franchit un huitième et un neuvième siphon pour s’arrêter au bout d’une galerie étroite sur une diaclase haute et étroite, encombrée de blocs instables.

Entre 2010 et 2012, une partie de l’équipe Bulles Maniacs, accompagnée de Joël Enndewell et de plongeurs d’Île de France prolongent l’exploration. Pe Deseigne découvre explore et topographie un peu plus de 250 mètres de galeries exondées. Il butte sur un dixième siphon qui s’ouvre aux pieds d’un gros cône d’effondrement. Le terminus du réseau, à partir de l’entrée de la carrière se situerait à environ 2400 mètres de l’entrée.

Données techniques :

Localisation : Caumont (Eure/ France) Lieu dit du « Bas Caumont »

Accès :

Spécificités : Première partie dans les grandes carrières, immense. Seconde partie, rivière d’accès de plus en plus intime avec progression fastidieuse, à quattre pattes, ramping. Siphons limpides à l’aller, fortement troublés au retour. Progression intersiphon laborieuse, ramping, boue, dalles instables.

Longueur totale: 2400 mètres environ.

Longueur noyée : 982 mètres. S1 : 67 m / – 3 m. S2 : 170 m / – 6 m. S3 : 110 m / – 9 m. S4 : 219 m / – 9 m. S5 : 27 m / -10 m. S6 : 49 m / -10 m. S7 : 100 m / – 8 m. S8 : 170 m / – 9m. S9 : 70 m / -8m.

Longueur exondée : 1418 mètres. Carrière : 380 m. Rivière Blanche : 550 m. Salle 1 : 26 m. Salle 2 : 30 m. Salle 3 : 22 m. Salle 4 : 22 m. Salle 5 : 24 m. Salle 6 : 51 m. Salle 7 : 30 m. Salle 8 : 5 m. Salle 9/10/11/12/13 et réseau exondé : 287 m environ.

Profondeur Maxi : 10 mètres.

Nombre de siphons : 10

Nombre de salles : 13

Équipement : Sidemount et circuit ouvert.

Topographies :

Anecdotes :

Les gens « normaux » nous prennent pour des fous, parfois. Ont ils complètement tord, ça n’est pas certain. Lorsque l’on connaît l’enfer du portage à Caumont, tenter l’aventure en solitaire peut relever de la folie. Et pourtant, j’ai fait deux tentatives. La première, j’ai tenté le coup en recycleur. Au moment de me mettre à l’eau, j’ai eu une panne et donc, pour ne pas « tout perdre » j’ai effectué une petite plongée dans le premier siphon, histoire de réaliser quelques photos. La seconde, je suis presque arrivé au terminus mais épuisé, j’ai fait demi tour à cinquante mètres du départ du dernier siphon que je voulais plonger. Cinquante petits mètres, un peu comme lorsque l’on voit le sommet, on peut presque le toucher, mais non, une barrière invisible vous empêche d’avancer ne serait ce qu’un centimètre de plus. Cela peut sembler incompréhensible pour ceux qui ne s’approchent pas des limites physiologiques et psychologiques. Et pourtant… ! Tout ça pour ça. Une journée de portage, le week-end suivant, une journée de plongée et encore le week-end suivant, une journée pour tout ressortir. Oui, de la folie sans doute.