Octopus.2. n°14. 121 m.

121 m, la plongée souterraine la plus profonde de Chine.

La majeure partie des cavités de la région de Du’An (région du Guangxi en Chine) sont grandes, parfois immenses. Tellement, que la compréhension des volumes en devient souvent difficile. A l’image du pays, les sous sols sont démesurés et les profondeurs semblent vertigineuses. L’exploration de la source de Daxing était le principal objectif de cette expédition et pour causes.. ! Lors d’une première plongée, nous avons sondé la galerie à l’aide d’un fil métré afin d’avoir une vague idée de la distance entre le bout de nos palmes et le fond. Nous sommes descendus à 81 mètres. Là, j’ai largué mon fil métré, il s’est arrêté à 157 mètres, mais je suis presque certain que ça descend encore plus. J’ai rarement plongé dans des volumes aussi grands, avec des profondeurs aussi abyssales. Alors, je l’avoue, même si je ne suis pas spécialement attiré par les grandes fonds et par les paliers interminables, je vais là où la cavité m’emmène. L’exploration conduit souvent dans des endroits où nous n’aurions jamais imaginé aller un jour.

Lors de cette première plongée nous avons installé une corde, avec les bouteilles de sécurité, deux S80 d’oxygène à 6 mètres, trois autres à 9 mètres et deux S80 de Nitrox 45 à 26 mètres. La vasque est démesurée et l’entrée sous terre commence dans la zone des 30 mètres. La lumière du jour descend dans la galerie et à plus de 40 mètres, elle inonde les parois d’un halo diffus. Très surprenant. Au niveau de la sécurité, nous avions prévu de pouvoir terminer notre décompression en circuit ouvert. Nous avions aussi prévu en cas d’apparition d’accident de décompression de nous recomprimer dans l’eau. Vous savez la fameuse recompression thérapeutique ou IWR (In water recompression). Pour faire simple, en cas d’accident déclaré, si le plongeur le veut et s’il en est capable, il se recomprime dans l’eau afin de traiter l’accident. Bien évidemment cette technique n’est applicable qu’en dernier recours et en l’absence totale d’autre solution. Il existe plusieurs protocoles très précis et de nombreux médecins hyperbares civils ou militaires ont étudié la question. Cette méthode est employé assez régulièrement par les pécheurs à Hawaï mais aussi en Asie. Enfin certains plongeurs souterrains ont eu recours à celle-ci dans le passé. Elle offre l’avantage de la rapidité et d’une recompression quasi immédiate. Pour cela, il est impératif d’accompagner le plongeur accidenté et de disposer de volumes de gaz et d’oxygène assez important. Afin de bien maîtriser le sujet, toute l’équipe s’était entraîné lors d’un week-end dans le Lot à mettre en ouvre cette méthode.

La seconde plongée à Daxing nous a conduit, avec Serge Césarano aux portes des grandes profondeurs sombres et mystérieuses. Serge partait avec son Inspiration et moi avec mon Joky. Nous avions tous les deux 3 blocs de sécurité. Au niveau des gaz, un Nitrox 45, un Trimix 10/56 et un 6/70. Pour la configuration, je partais avec deux S80 en dorsal, mais deux blocs de sécurité Trimix, une S40 de diluant, une 3 litres d’Oxygène et une S80 de Nitrox, tout ça accroché sur les côtés, plus le recycleur. Les paramètres de la plongée, temps et profondeur maximum avait été longuement réfléchis par toute l’équipe. Un accord a été trouvé autour de 120 mètres maximum et pas plus de trois heures de plongée, paliers compris évidemment.

Avant le départ, une certaine agitation régnait autour de la vasque. Toute l’équipe était réunie prête à intervenir. L’équipe chinoise était au grand complet. Les journalistes et les caméras ne manquaient pas d’observer et de filmer nos moindre geste. Pas facile de s’isoler pour se préparer.. ! Mais l’ambiance était bon enfant et aucune trace d’inquiétude ou de stress ne filtrait parmi nous.

Nous sommes partis accompagnés par Seb et de son appareil photo magique… ! Serge descend assez vite, sans doute pressé d’aller voir ce qu’il se passe là-bas. Pour ma part, j’ai toujours tendance à descendre doucement. Histoire de me mettre dans le bain tranquillement, de trouver mes marques, d’observer la galerie. Pour cette seconde plongée, la visibilité est devenue nettement moins bonne. Beaucoup de pluie ces derniers jours et de nombreuses particules en suspension. Mais bon, pas assez pour rendre la chose embarrassante. Seb nous a abandonné dans la zone des 50 mètres. Après un passage horizontal assez court nous avons glissé vers le fond, verticale absolue. A 81 mètres, nous avons effectué un arrêt pour relier le fil d’Ariane avec le fil qui nous a permis de sonder le fond. Nous avons repris le descente en fouillant le puits afin de déceler un départ éventuel de galerie. Et nous en avons découvert une à 110 mètres. J’ai vu Serge s’éloigner un peu vers une masse sombre. Et en effet un porche, en forme de voûte gothique s’ouvre dans la paroi. Mes détendeurs commençaient à fuir sérieusement. Je regardais les manomètres pour mesurer l’ampleur des dégâts. Nous avons glissé un peu, jusqu’à 121 mètres. Nous serions bien descendus encore mais nous avons respectés les limites fixées pour cette expédition. De toute façon, j’étais sérieusement dans le rouge, les détendeurs de mes trois bouteilles de sécurité fuyaient plus que de raison. Je n’ai pas compris pourquoi ? Ils ne devaient pas avoir envie d’aller si profond.

Je suis remonté un peu plus lentement que Serge mais au final j’ai quand même eu moins de paliers à faire que lui.. ! Les mystères des algorithmes de décompression. J’ai donc commencé les paliers profonds seuls, dans la zone des 80. Des petits arrêts de deux minutes dont je profitais pour faire un tour du puits. Toujours la curiosité insatiable. J’ai retrouvé Serge vers 30 mètres. Michel devait nous rejoindre bien plutôt, mais il est arrivé alors que nous étions dans la vasque à 9 mètres. Sébastien est revenu pour nous tirer le portrait. Les visites aux paliers et les discussions permettent de faire passer le temps. Mais je l’avoue, je n’ai jamais connu des conditions de plongée aussi agréables. L’eau est à 20° environ, la vasque est immense et il est possible de palmer, de se promener pour passer le temps. Un véritable plaisir.

Nous sommes ressortis après environ 2 heures 30 dans l’eau et à peine avions nous posé les genoux sur le sol et sorti la tête à l’air libre qu’un micro s’agitait sous le nez. Pas de demi mesure en Chine. Même pas le temps d’enlever l’embout du recycleur que les questions fusaient de toute part. En même temps, nous n’allons pas nous plaindre, il est préférable d’être reçu de cette manière et de voir notre activité reconnue plutôt que de recevoir des cailloux sur la tête.

Alors voilà, nous avons effectué la plongée la plus profonde de Chine, dans une cavité noyée. C’est un record qui sera effacé dans peu de temps. J’y attache une importance toute relative, je ne cours pas après ce genre de chose. Il ne change rien au plaisir de cette plongée, il ne l’amplifie pas. C’est juste une sorte de bonus, la cerise sur le gâteau, un truc rigolo. L’important c’est d’avoir trouvé cette galerie, d’être descendu et remonté là ou personne n’est jamais allé, d’étudier cette résurgence fabuleuse et prometteuse. Nous avons aussi testé notre capacité à organiser et à gérer des plongées complexes à l’autre bout de la planète. Pour l’équipe le résultat est très prometteur et nous conforte dans nos capacités à prolonger ce genre d’exploration. Et je l’avoue sans honte, pour la première fois depuis toutes ces années, l’envie d’aller profond, très profond commence à me chatouiller. Non pas comme un but en soi mais pour comprendre, découvrir, étudier ces rivières souterraines titanesques, l’envie, la curiosité toujours et encore.