Spéléo Magazine 95. Source de l’Orbiquet.

En Normandie, sous les sabots des vaches, il y a l’herbe mais pas que… A la Molletière, petite commune de cent soixante neuf âmes, en pays d’Auge, à la limite de l’Orne et du Calvados, il y a bien les vaches mais il y a surtout la source de l’Orbiquet. Attraction locale, lieu de promenade dominicale digestive après les déjeuners familiaux un peu trop arrosés. Elle s’ouvre au pieds d’une modeste falaise boisée, dans un champs aujourd’hui aménagé, face aux placides bovins s’abreuvant dans les eaux fraîches de la rivière. Connue de longue date par les plongeurs locaux et franciliens, qui faute de mieux viennent s’encanailler dans ce que certains qualifieront, peut être un peu rapidement, de trou de chiotte. Pour ma part, des trous de chiottes, j’en ai fréquentés pas mal et celui là sur une échelle de sept serait seulement à un voir deux pour certains passages. Mais, je l’avoue à trop mettre la tête dans l’argile, à trop traîner dans les basses fosses, on en perd une partie de son objectivité. Mais non, l’Orbiquet c’est quand même mieux. Et surtout c’est une exception, un cas unique dans la pratique de la spéléologie et de la plongée souterraine.

Tout d’abord, des sources, plongeables, je m’entends, sous ces latitudes, il n’y en a pas beaucoup, aucune à part celle là. Ensuite, il ne s’agit pas à proprement parler de calcaire mais de craie. Enfin, elle se développe aujourd’hui sur plus de 1200 mètres et son débit très important la place comme l’une des principales résurgences de France. Elle pourrait sembler modeste dans un premier temps, mais son développement, le débit et le courant très important, les étroitures, les franchissements exondées, la présence de sédiments qui réduisent fortement la visibilité au retour la rendent au final assez ardue. Mais le point sans doute le plus sensible reste l’instabilité chronique du fond du réseau et de certaines salles qui s’effondrent lentement mais régulièrement.

Mais avant d’aller plus loin dans le récit de cette exploration, je vais reprendre l’histoire dès le début ou presque. Les premières plongées sont effectuées en 1972, par Patrick le Calvez et Christian Simon. Ils ouvrent l’entrée, obstruée par des blocs de roche et ils parcourent cinquante mètres. En 1977, le fameux PSP (Plongeurs Spéléos de Paris) et Joël Enndewell prolonge l’exploration dans le second siphon jusqu’à 410 mètres environ. A partir de 1991, les plongeurs du BREN (explorateurs Normands…!) dont Christophe Derone, atteignent 500 mètres et s’arrête dans un passage étroit et impénétrable. En 1992, un embranchement est découvert à 450 mètres de l’entrée, en partie haute de la galerie. Après avoir buté sur une étroiture, C Derone et Laurent Pouget désobstruent le passage et en plusieurs plongées, ils atteignent 610, 700 et 790 mètres. Ils ressortent dans une salle et ils buttent à nouveau sur un passage étroit juste au départ d’un nouveau siphon. Nous sommes en 1999 et les explorations s’interrompent pour quelques années. Plus tard Philippe Brunet atteint le terminus et pressent une possibilité de suite. Il entame un début de désobstruction mais il s’interrompt avant d’ouvrir la voie.

Pour les caractéristiques de la galerie, la roche est plutôt blanche ou jaunâtre. Des cailloux de silex sortent de la roche et des milliers de fossiles jonchent le sol ou sortent des « murs ». La première partie s’étire sur 450 mètres et elle est assez large d’une part pour a parcourir en propulseur, mais surtout en regard de ce qui attend le plongeur plus loin. A partir de cette distance, la galerie se divise en deux, une branche de droite qui devient très vite impénétrable mais par laquelle une partie de l’eau circule. Et une branche de gauche, qui conduit à la suite du réseau. Immédiatement les proportions de la galerie diminue drastiquement. Le conduit devient plus accidenté, plus sinueux et le courant devient lui aussi plus significatif. Quelques étroitures jalonnent le parcoure pour aboutir à la salle trois, celle de l’ancien terminus. Aujourd’hui, le passage est assez large pour passer sans être obligé d’enlever les bouteilles. Mais au début, un bras passait à peine… ! Plus loin dans la salle quatre, le passage est étroit dans une vilaine trémie et dans un lieu maudit où le plafond menace de tomber n’importe quand. Après, la galerie reprend peu à peu des dimensions plus généreuse. Elle débouche dans une galerie plus vaste, une belle galerie, large et spacieuse. Qui se divise en un amont et un aval. Le changement de physionomie est surprenant et vous avez l’illusion de plonger dans du « super classe », le genre de truc qui s’étire sur des kilomètres. Mais trop vite, la galerie change à nouveau de physionomie et elle redevient étroite pour déboucher dans une ultime salle. Le passage est colmaté par un effondrement massif duquel un courant violent surgit. L’actif est bien là mais nous sommes arrivés trop tard, la galerie s’est refermée.

A l’aller, la visibilité est correcte, sauf après des périodes de pluie. Au retour, elle se dégrade rapidement, un peu moins en recycleur mais toujours assez pour limiter la vision à quelques centimètres. La vitesse de progression à l’aller tourne autour des 8 à 10 mètres minutes, ce qui est très lent. Le courant est toujours très fort et il devient violent à la moindre pluie. Comme de nombreuses sections de la galerie sont étroites, environ un mètres à 1,5 m de diamètre, l’effet Venturi aidant, il devient presque impossible d’avancer, en tout cas pas à la palme. Il faut alors se tracter sur la roche. Mais comme la craie n’est pas très solide, elle cède souvent et dans des positions parfois peu orthodoxes, bras et jambes écartées, il faut se cramponner pour ne pas être expulsé comme une grosse merde de ce boyau. Au retour, nous sommes plus dans les 20 mètres minutes, poussés au cul par le courant. Dans le dernier tronçon, avec le scooter, il y a un petit côté chevauché fantastique. Jusqu’au moment ou le casque butte violemment contre la roche et vous enfonce la tête jusqu’aux sternum.

Je ne me souviens plus exactement mais j’ai commencé à plonger dans cette source peu de temps après mes débuts en plongée souterraine, sans doute avant la fin de l’exploration du BREN. Mais à l’époque j’étais novice et il était impensable pour moi d’imaginer pouvoir faire de la première un jour, ni ici, ni ailleurs. De toute façon à en croire les « maîtres » et les pères, il n’y avait plus de première en France. Mais les années passèrent et l’eau coula sous les porches des rivières souterraines. En 2011, je décide d’atteindre le terminus.Tant bien que mal j’atteins le terminus et ce que je vois me semble assez prometteur. Il me reste assez de gaz et je commence à gratter à élargir le passage. Je reviens quelques jours plus tard avec pelle, marteau et burin, tout excité par cette première que je sens à porté de main. Après une petite séance de terrassement je parviens enfin ouvrir un passage modeste pour me glisser, « nu », les palmes en avant, à reculons, et les blocs tirés d’une main, le dévidoir de l’autre. Et encore là, ça frotte de partout. Je franchis ce quatrième siphon et après avoir poussé quelques gros blocs je ressors dans une nouvelle salle et je m’arrête au départ d’un cinquième siphon obstrué par une grosse dalle. Le sol bouge un peu, la trémie ne semble pas très stable et de la terre fraîche recouvre les cailloux entre les deux siphons. Rien de très rassurant dans le fond.

Lors d’une autre plongée je parviendrais à déplacer la dalle de quelques centimètres et à passer, les blocs dans une main, tirés devant moi et en marche arrière. Je m’arrêtes à 890 mètres de l’entrée, sur autonomie. Cette salle quatre va devenir mon pire cauchemar, elle va me donner des sueurs froides. En effet le plafond s’ effondre progressivement. Lors d’une plongée, je retrouverais mon fil sous de nouveau blocs et le passage devient de plus en plus étroit. La salle se vide, le siphon se remplit rapidement. J’y suis retourné plusieurs fois et j’ai effectué de nombreux replis, incapable, moralement, de passer de l’autre côté, redoutant d’être coincé derrière un effondrement. J’ai renoncé au petit matin, après de mauvaises nuits d’insomnie à prendre la route, trop angoissé par cette crainte de rester coincé derrière. Le matin, je me levais pour vider la voiture remplie la veille inutilement mais je n’avais pas le cœur à le confronter à ce risque. J’ai attendu deux ans et une relative accalmie « tectonique » pour me décider enfin. En 2014, j’atteins un nouveau terminus à 1000 mètres de l’entrée dans un huitième siphon. La galerie prend une autre dimension, j’ai l’impression d’avoir atteint un gros collecteur et la galerie devient généreuse, large, presque spacieuse. Elle se divise en deux, avec un amont et un aval.

Je laisse passer à nouveau un peu de temps et je décide de faire un travail de fond. Tout d’abord de compléter la topographie qui n’a été faite que jusqu’à 450 mètres. Donc, de nombreuses plongées en circuit ouvert, puis en recycleur sont consacrées à la prise de mesures. Cela me permet en même temps de réfléchir à la meilleure configuration à adopter pour la poursuite de l’exploration. Elle se fera en recycleur latéral, avec les blocs montés en latéral. Après avoir levé l’intégralité de la topographie je décide de poser un nouveau fil à partir des fameux 450 mètres, car dans la seconde partie du réseau, ça ne ressemble plus à grand chose et par endroit, il ne tient plus qu’à quelques brins… ! Alors que je m’apprête à reprendre le chemin qui mène vers l’inconnu, Christophe Depin prolonge l’exploration d’une trentaine de mètres. Piqué au vif, la semaine suivante, je me mets à l’eau bien décidé à poser autant de fil que possible. Super motivé, j’emporte un gros dévidoir, persuadé que la grosse galerie va continuer sur des kilomètres. Comme d’habitude je parcours les 450 premiers mètres en scooter, à fond la caisse, ce qui avec le courant n’est pas très rapide. Le débit est « faible » mais j’avance laborieusement dans les parties étroites. Mais avec le recycleur et les bouteilles de sécurité, je ne suis pas exactement dans la configuration des plus hydrodynamiques. J’atteins le terminus de Christophe, trente mètres plus loin que mon arrêt précédent. J’accroche mon fils et j’avance enfin dans la belle galerie avec une bonne visibilité. Le sol est recouvert de sédiments, la roche est presque lisse, la galerie monte et descend, j’espère que la plongée va durer des heures. L’alternance de galeries noyées et de salles continuent. La profondeur reste modeste, deux ou trois mètres, pas plus. Je m’engage dans le dixième siphon et la galerie change rapidement d’aspect, elle redevient plus étroite, plus chaotique, plus sinueuse. Je sors la tête dans une cloche et j’aperçois un départ de galerie sur la gauche. Je continue et là à nouveau, ça devient étroit. Le courant redevient excessivement violent, le sol est jonché de roches et j’ai l’impression d’être dans un bain à bulles. Je m’engage dans le passage et je manque de me faire arracher l’embout du recycleur. Je sors difficilement dans une dixième salle et je suis obligé de « m’arracher » à la force des bras pour m’extraire de l’eau. Je rampe plus qu’autre chose sur un éboulis de silex agressifs et je parviens tant bien que mal à me caler enfin. L’eau s’écoule entre la paroi et l’éboulis et je n’aperçois aucun signe de galerie plongeable. Je me déséquipe partiellement et je contourne l’éboulis coiffé par une montagne de terre fraîche posé sur le tas de roches. Des petites racines sortent encore de la terre et celle là, elle ne doit pas être là depuis bien longtemps. La salle et la trémie forment un croissant et à l’autre bout rien de plus engageant. L’aventure va s’arrêter là, tout du moins pour cette partie de la galerie. Je galère un peu pour fixer le fil d’une manière convenable et surtout sûr. Je galère encore plus pour remettre les palmes et m’équiper à nouveau. Je suis à moitié dans l’eau, poussé par le courant, plié en deux pour essayer de d’accrocher le recycleur et de chausser mes palmes. Je repars poussé encore une fois comme une grosse merde dans la galerie. Dans la cloche, je laisse tout, blocs et recycleur et je m’engage dans la petite galerie aérienne très glaiseuse. Après trente ou quarante mètres de progression, je butte sur un siphon. Peut être un espoir de ce côté là, mais je renonce. La vue de la dernière salle et du méga effondrement pas très vieux et la pensée de la salle quatre, tout aussi instable me piquent et réveillent mon instinct de survie. Ça bouge trop par là, je me « casse ». Je prends tout de même le temps de faire la topo malgré une visibilité fortement dégradé.

Le franchissement des étroitures en recycleur reste un moment compliqué et délicat. Je « balance » le recycleur accroché à un bloc de sécurité dans le passage. Ensuite, j’enlève mes blocs que je pousse devant moi, repassant en circuit ouvert pour l’occasion. Je ressors dans la salle du cauchemar et j’ai l’impression de ramper sur le dos du dragon. Une fois cette menace franchie, la pression retombe, le retour est chaotique, fait de courbes, de chocs, de raclements, de tâtonnements. Enfin, je retrouve mon scooter et la partie la plus large du réseau. Mais la visibilité est vraiment très mauvaise, anormalement dégradée. Je rentre à petite vitesse et plus j’avance plus l’eau est trouble ce qui est inhabituel. Je commence à deviner la cause, en effet, je rattrape un plongeur que je double et que je surprends sans aucun doute. J’en croise un second dans la salle numéro un à soixante mètres de l’entrée. Décidément, l’Orbiquet est bien fréquentée le week-end. Pendant ma plongée, deux ou trois autres plongeurs ont eu le temps de faire une petite ballade lorsque j’étais au fond. Je ressors après plus de six heures passées sous terre. Mon voyage s’est arrêté à environ 1200 mètres de l’entrée, bien trop tôt à mon goût mais la nature décide et parfois, il n’y a pas grand chose à faire.

L’une des caractéristiques de ce site est le contact fréquent avec les autochtones. Pas forcément besoin d’aller en Chine pour faire des rencontres émouvantes. Bien qu’assez souvent j’ai l’impression de me transformer en guide touristique à expliquer aux badauds les mystères souterrains de la rivière de l’Orbiquet. Et en ambassadeur de la plongée souterraine pour tenter de convaincre les béotiens de la relative « normalité » de notre activité. Mais le plus beau reste les rendez vous incontournables avec deux habitants du village. Des lascars qui doivent commencer la journée à la Kro et la terminer à la Kro, aussi. Ils chevauchent une antique Mobylette, une bleue et ils adorent venir voir les plongeurs. Et j’avoue avoir un petit faible pour eux. Je les guette à la sortie de chaque plongée. Le matin de bonne heure, ça ne risque pas mais le soir, une fois sur deux, ça ne manque pas. Et derrière leur air à faire blêmir une bourgeoise de Passy, il y a plus que l’on pourrait y croire. D’ailleurs, l’un d’eux m’apprendra que la semaine dernière, l’eau a coulé marron pendant deux jours, alors qu’il n’avait pas plu depuis des semaines. Je ne sais pas si c’est le talus de terre de la dernière salle, mais ça confirme les éboulements à répétitions observés depuis quatre ans. En discutant avec différents plongeurs habitués des lieux depuis de nombreuses années, ils confirment l’évolution des salles et les changements de morphologie des galeries. Ici l’évolution et l’érosion se font à dimension humaine. Il pleut souvent en Normandie et même des cailloux dans ses sous sols. Alors, la crainte de rester coincé derrière aura raison de ma curiosité et c’est sans aucun regret que je décide de ne pas prolonger l’aventure et de tenter le diable dans la petite galerie exondée, seul espoir apparent d’une suite. J’aurais quand même vécu une jolie petite aventure souterraine et au final découvert plus de 400 mètres de nouvelles galerie. Pas grand chose au regard des grandes explorations actuelles. Mais pour ce qui constituait une plongée du dimanche pour plongeurs parisiens en manque d’aventure souterraine, ça n’est pas si mal dans le fond.

Description.

S1 : 60 m / -3m. Salle 1 ( 5 m ).

S2 : 675 m / -7 m. Salle 2 ( 20 m ).

S3 : 15 m / – 1 m. Salle 3 ( 7 m ). Salle de l’ancien terminus du BREN atteinte en 1999.

S4 : 19 m / – 2m. Salle 4 ( 5 m ). Salle du cauchemar, dont le plafond s’effondre régulièrement.

S5 : 23 m / – 1,3 m. Salle 5 ( 5 m ).

S6 : 138 m / – 2,5 m. Salle 6 ( 10 m ).

S7 : 10 m / – 2 m. Salle 7 ( 10 m ).

S8 : 40 m / – 1,6 m. Salle 8 ( 20m ).

S9 : 55 m / – 1,5 m. Salle 9 ( 10 m ).

S10 : 25 m / – 1,3 m. Salle 10 ( 15m ). Salle du terminus qui semble elle aussi fraîchement effondrée.

Configuration.

L’ensemble des plongées ont été réalisées en solo, sans aucune aide extérieure. A chaque plongée, l’ensemble des gaz est emporté d’un coup sans aucune plongée de préparation. Une bonne partie des plongées a été réalisée en circuit ouvert, avec 4 à 5 bouteilles. Ensuite, les plongées ont été effectuées en recycleur, ventral à l’oxygène pur et ensuite en recycleur latéral, à circuit fermé. La majorité du réseau n’étant pas assez large et jalonné de rétrécissement, les bouteilles sont portées en latéral.