Octopus.1. N°37. Terra Incognita.

Pas besoin de partir loin dans les étoiles pour découvrir de nouveaux espaces vierges. Il reste dans les profondeurs de la Terre, de belles parcelles encore inconnues des humains. Elle préserve dans ses sous-sols, les derniers espaces jamais parcourus par l’homme. Il s’évertue d’ailleurs à les découvrir, toujours en quête d’inconnu.

Le temps où il suffisait de tremper ses palmes dans un siphon pour explorer des rivières souterraines vierges est quasiment révolu, du moins en France. La plus part des réseaux accessibles ont été visités dans les premières centaines de mètres. Pour d’autres, les parties connues s ‘étirent sur plusieurs kilomètres.

Alors, comment s’y prendre pour continuer à explorer les rivières de la nuit ? Comment s’enfoncer sous terre, parvenir aux limites connues et enfin «basculer» dans le vide ? Comment illuminer pour la première fois ces galeries noyées, être le premier à évoluer dans ces paysages jamais vus ?

Tout simplement, il suffit d’y aller ! Car il n’est de limites que celles que l’on s’impose. Bien évidemment, notre pénétration dans les profondeurs noyées est étroitement liée aux contraintes matérielles, avec ce que cela sous-entend de coût financier, d’évolution et de maîtrise des techniques. De plus, le désir de s’enfoncer le plus loin possible se mélange au désir de ressortir et de retrouver l’air libre. Nous prenons toujours un ticket aller et retour.

Pour cela nous adaptons à chacune de nos plongées certains principes essentiels de la plongée spéléologique. Ces « dogmes éphémères », car toujours remis en cause, peuvent se définir par les trois points suivants :

– La redondance du matériel permet de palier aux défaillances. Elle nous transforme en extraterrien, une sorte d’être étrange surgit d’on ne sait trop où.

– L’autonomie est obtenue sur la base de deux bouteilles indépendantes et sur le fractionnement des réserves d’air disponibles. La règle des tiers laisse lentement la place à celle des quarts et des cinquièmes, selon les différents cas de figures.

– La trilogie dévidoir (le fil d’Ariane), compas, sécateur achève les grandes lignes de nos principes. Le fil sert à retrouver la sortie. Le compas permet de relever les axes principaux de la galerie. Le sécateur permet de se libérer d’un ami parfois infidèle, le fil.

Mais la maîtrise de ces bases ne suffit pas à réaliser de la « première », comme nous disons dans le jargon. C’est à dire à «tirer du fil», découvrir des galeries inconnues.

Pour simplifier, le problème se limite à un facteur : l’autonomie ! C’est simple ! Sous l’eau, notre temps est grandement compté.

Cette autonomie varie en fonction de la profondeur et de la distance à parcourir. La consommation croit avec l’augmentation de ces deux paramètres. Pour l’un, comme pour l’autre, il existe plusieurs solutions afin de surmonter ces deux obstacles.

L’autonomie est réglée avec l’utilisation de nombreuses bouteilles. Autant qu’il en faut, dans la mesure des moyens disponibles. Moyens matériels, financiers et humains aussi. Car à partir d’un certain stade, vous aurez besoin d’autres plongeurs afin de vous aider. Donc, nous procédons de la manière suivante.

Après avoir déterminé un objectif à atteindre et à dépasser, nous planifions la plongée. Nous calculons le volume de gaz (air, nitrox ou trimix selon les besoins…) nécessaire pour réaliser cet objectif. Nous ne perdons jamais de vue le retour, ainsi que des réserves très généreuses, en cas de pépin ! Ensuite nous découpons le parcours en tranches et à chaque tronçon, nous allouons une bouteille dite « relais ». Nous passons à la pompe !

Mais comme il est difficile de gonfler des blocs, sous l’eau et sous terre, nous nous promenons avec nos « jerricans relais ». Nous consommons une partie du volume d’air disponible et si nos calculs sont bons, au moment voulu, nous changeons de bouteille. Un autre relais posé avant notre passage, nous attend gentiment. Nous troquons le bloc utilisé pour l’autre, tout frais. Et nous répétons cette opération autant de fois qu’il nous semble bon, à l’aller comme au retour.

De cette manière, vous parvenez au terminus, le dernier point connu de vous ou de votre prédécesseur. Le but est de disposer à ce moment et à cet endroit précis, d’une réserve de gaz suffisante pour prolonger l’exploration aussi loin que possible. Vous pouvez emportez avec vous un dernier relais et votre scaphandre dorsal. Alors là c’est parti pour la grande aventure. En principe et si la galerie se laisse déflorer sans réticence. Car parfois, selon les morphologies, la suite n’est pas forcément facile à trouver. Ou alors, la bouche noire de l’inconnu s’ouvre béante. Et nous fonçons avec la retenue de la raison dans cette conquête de la galerie vierge.

En plus de toutes cela, nous prévoyons un certain nombre de bouteilles de sécurité, en cas de défaillances d’une bouteille relais. Nous disposons si nécessaire, aux endroits stratégiques des bouteilles de décompression. Leur contenu varie selon les mélanges respiratoires ingurgités durant la plongée. D’une manière générale, nous utilisons des nitrox, parfois des trimix hyperoxyques et enfin de l’oxygène pur pour les paliers de six mètres. La encore, il est hors de question de ne pas pouvoir effectuer ses paliers. Donc, nous prévoyons aussi des bouteilles de sécurité pour la décompression.

Je vous le concède, il y a un peu de folie dans tout cela. Mais n’y voyez pas un quelconque masochisme dans l’utilisation de tout ce matériel. Il n’est qu’un moyen obligatoire pour parvenir à réaliser nos rêves. Pour nous, le prix n’est pas trop cher payé, ni en efforts, ni en temps d’immersion. Quant on aime, on ne compte pas… !

Quant à la distance, nous comptons sur nos muscles et sur une condition physique plus ou moins affûtée. Mais au-delà d’un certain point, il devient quasiment indispensable d’employer le locoplongeur. Là encore, si le profil de la galerie l’autorise. Il permet de parcourir des distances importantes et aussi de gagner un temps précieux. Certaines explorations dépassent allègrement les kilomètres. Plus de cinq kilomètres aller pour la Doux de Colly en Dordogne et tenez vous bien plus de dix kilomètres aller à Wakkula, en Floride. Vous comprendrez aisément qu’une telle « ballade » à la palme devient irréalisable. Pour obtenir des conditions de sécurité optimale, nous devons tenir compte de l’autonomie de l’appareil utilisé et de la panne éventuelle. Un scooter noyé, ça c’est déjà vu. Ou alors un emmélage de l’hélice avec le fil restent des incidents probables. Alors vous l’avez déjà deviné, nous prévoyons et nous emportons parfois un scooter, voir deux, de secours. La redondance, vous dis je… !

Mais dans de telles conditions, combien de bouteilles faut il prendre ? Pas beaucoup, car pour ce type d’exploration, les plongeurs utilisent maintenant les recycleurs. Dans ce cas, les limites du scaphandre autonome ouvert sont largement dépassées. Mais là nous abordons un type de plongée et une organisation différente. Il existe plusieurs protocoles. Chacun envisage la redondance d’une manière différente. Mais je laisse cela pour une prochaine fois. Pour l’instant restons avec la méthode traditionnelle, encore valable pour de nombreuses plongées.

Nous venons d’esquisser les grandes lignes d’une plongée d’exploration. Mais de nombreux éléments interviennent ensuite dans la préparation et l’organisation d’une « pointe ».

Le nombre de personnes disponibles afin de vous donner un coup de main, leur niveau de pratique et leur motivation. Le type de siphon à explorer. Nous n’abordons pas une résurgence comme une plongée fond de gouffre ou comme une plongée multisiphons avec un gros portage post siphon. Nous n’abordons pas une plongée à l’air comme une plongée avec des mélanges respiratoires ou une plongée profonde. Toutes ces possibilités présentent un nombre de combinaisons variées.

Donc, nous jetons notre dévolu sur un site que nous jugeons digne d’intérêt. Soit pour l’avoir déjà plongé, soit pour en connaître certaines spécificités. Nous étudions le sujet à l’aide de croquis et de dessins, les fameuses topographies. Elles sont un peu nos cartes au trésor. Nous planifions notre « coup », nous fixons une date, nous préparons notre matériel, nous gonflons nos bouteilles. Nous vérifions tout, plusieurs fois, afin de ne rien oublier et d’être certain que tout fonctionnera au moment voulu. Et même avec toutes ces précautions, le matériel parvient à nous « exploser » au nez au pire moment.

La semaine précédant le grand départ, nous téléphonons trois fois par jour à Météo France afin de s’assurer des bonnes dispositions des éléments. Il est dommage de s’enfiler six cent kilomètres de routes pour regarder les eaux en crue bouillonner à la surface….

Et puis nous partons et nous nous rassemblons tous, autour d’une table afin de tester le moral des troupes. Heureux de nous retrouver, les copains d’abord, nous nous répartissons les tâches. Selon l’importance de la plongée de pointe, un certain nombre de plongées de préparation sont nécessaires. Chacun selon son envie et selon ses capacités réalise une « mission ». Déposer une bouteille, apporter une gueuse pour les paliers, vérifier le fil, etc.… Car un grand jeu consiste à rentrer le plus de matériel possible dans nos sources…

Une fois tout en place, bouteilles relais, bouteilles de sécurité, ligne de décompression, la « grande plongée » peut enfin avoir lieu. Le plongeur un peu fébrile se prépare pour son incursion, sa pointe. C’est un peu la vedette. Les copains lui portent ses bouteilles, ils l’aident à s’équiper. Ils sont aux petits soins pour lui. Mais loin de se comporter en baron, le « pointeur » dépend des autres plongeurs. Seul, il n’est rien, il ne peut rien entreprendre. Il ne peut pas conquérir les terres inconnues sans l’aide de ses copains. Il est un maillon de la chaîne.

Enfin équipé, il part à l’assaut des territoires vierges. Il s’enfonce le plus rapidement possible vers le dernier point connu. Il a endossé sa panoplie d’explorateur. Il déroule son fil. Il jubile de tant de joie, de tant de chance, de profiter d’un tel privilège. La galerie s’illumine sous l’effet magique de ses puissants projecteurs. Enfin après une progression plus ou moins importante il doit rentrer. Aller plus loin serait dépasser les limites raisonnables de l’autonomie, se rapprocher dangereusement du point de non-retour. Il fixe son fil, soigneusement pour ne pas prendre le risque de le décrocher. Il regarde encore une fois cette galerie qui se prolonge et il sait déjà qu’il reviendra.

Au retour, il en profite pour relever les mensurations du conduit. Il effectue la topographie du réseau. Dans certains cas, lorsque les conduits deviennent trop grands, labyrinthiques ou lors d’une perte de visibilité totale, il est indispensable de réaliser des plongées uniquement pour cet objectif. L’intérêt de connaître la configuration la plus précise de la source ne réside pas tellement dans un objectif scientifique. Mais cela permet de satisfaire notre curiosité, de connaître le plus possible la grotte, de découvrir éventuellement des bras annexes, de mieux connaître le fonctionnement du réseau, de l’inscrire dans un ensemble hydrogéologie.

Arrivé aux paliers, un plongeur de soutien vient à sa rencontre. Pour s’assurer de la bonne réussite de l’exploration et pour vérifier que tout va bien. Il peut dors et déjà ressortir certaines bouteilles utilisées et maintenant inutiles. D’autres plongeurs se succèdent afin de vérifier le bon déroulement de la décompression. Ils en profitent pour discuter un peu avec leur copains. Discuter est un bien grand mot, juste griffonner des jeux de mots scabreux, passer le temps. Ils ressortent à leur tour les bouteilles ramenées par le plongeur de pointe.

Le temps de la sortie est venu. Il remonte lentement vers la surface. Enfin, tout le monde peut partager la joie de la réussite de cette plongée. Chacun à son niveau a participé au succès de cette exploration. Il ne reste plus qu’à terminer la soirée devant un bon repas et de profiter des joies immenses procurées par ces incursions souterraines.

Les jours suivant, nous viderons la source de toutes les bouteilles laissées lors des plongées précédentes. Parfois, nous en profitons pour réaliser des compléments de topographie, pour essayer de tourner quelques images vidéo et de voler quelques photographies.

Enfin le moment du retour arrive. Une fois à la maison, il ne reste plus qu’à nettoyer le matériel. Remettre en état tout ce qui a souffert. Il reste à effectuer le report des notes relevées dans la galerie et les transcrire par un dessin du siphon. L’esprit rempli par toutes ses images féeriques, nous rêvons encore et encore de ses voyages au centre de la terre. Nous pensons maintenant au prochain camps, à la prochaine exploration. Nous réfléchissons déjà au meilleur moyen de prolonger les limites connues des profondeurs noyées.