« D’un certain coté… ! »

La cavité entoure t elle le plongeur ou le plongeur est il entouré par la cavité ? Est ce le plongeur qui décide de sa configuration ou la cavité qui décide de la configuration du plongeur ? Grandes questions philosophiques… ? Elles peuvent paraître un peu naïves ces questions, pas tant que ça dans le fond, surtout aujourd’hui où certains effets de mode induisent parfois des comportements et des propos étonnants.

Pour ma part, la cavité a toujours guidé mon évolution. Elle a presque choisi pour moi ce qui allait m’arriver par la suite, selon les profondeurs et les distances où elle me conduisait. Même le choix des cavités s’est souvent fait par hasard, au grès des rencontres, des tuyaux d’indicateurs anonymes, des après midi oisives. L’un des facteurs essentiels dans cette évolution est directement lié à la morphologie des galeries. La confrontation avec des passages et des sections étroites nous a conduit à modifier nos techniques de plongée, notamment en ce qui concerne la fixation des bouteilles. Face à l’intimité de certains passages et par notre entêtement à vouloir passer coûte que coûte, nous avons dû nous adapter et trouver des solutions pour aller plus loin. Et ceci dans des conditions acceptables, car l’option décapelage du bi bouteille dorsal a provoqué trop d’accidents, souvent mortels, pour qu’elle puisse être envisagée comme un choix rationnel.

Je ne vais pas refaire l’histoire, elle connue de tous ou presque. Pour ceux qui ne s’en souviendraient pas, les premiers à permuter les bouteilles du dos aux côtés sont les Anglais. Leurs galeries sont souvent étroites et basses sous plafond, avec une visibilité aléatoire. Pas étonnant après qu’ils soient devenus les meilleurs plongeurs et explorateurs souterrains. Mais, en ces temps anciens, les blocs étaient fixés à la ceinture, sans possibilité de les bouger pendant la plongée. Plus tard, en France, on s’est aussi mis à plonger à « l’anglaise » et encore un peu plus tard, la fixation des bouteilles a évolué, pour plus de souplesse et de polyvalence. Le harnais est devenu « déstructuré », atteignant un certain niveau de perfectionnement pour ceux fabriqué par Philippe Bigeard où sous l’impulsion des plongeurs britanniques du Cave Diving Group et notamment Martyn Farr. Il était désormais possible de fixer les bouteilles avec un mousquetons, de les plaquer contre le corps avec un sandow et de les déplacer pendant la plongée au grès des rétrécissements ou des passages aériens. Une poche dorsale amovible en toile soudée permettait même d’avoir un élément de flottabilité efficace. Ensuite, les plongeurs évoluant dans le Yucatán ou en Floride perfectionnèrent les solutions existantes pour aboutir aux techniques actuelles et au large choix que nous connaissons actuellement au niveau des harnais « sidemount ».

Pour ma part, les bouteilles sont passées sur les côtés dès 1999. La majeure partie des sites que nous fréquentions étaient jalonnés de passages très étroits, ce qui d’une certaine manière a préservé leur « virginité » et nous a permis ensuite de « foncer » dans l’inconnu. C’est donc en 1999, il y a vingt ans lors du début des explorations dans la source de la Dube (Cul froid) que je me suis fabriqué un harnais de fortune afin de pouvoir franchir l’entrée monstrueusement étroite de cette source. Et même comme ça, le passage était vraiment difficile. Le plis était pris et la suite des explorations s’est presque uniquement effectuée en configuration latérale. Corveissiat, trémie et faille étroite, Sous Balme étroiture et laminoir profond, Marchepieds, Petit Corent, Archiannes, Orbiquet, Sexagésime, Tabourot, Fosse Dionne, uniquement accessibles et fréquentables avec les bouteilles sur le côté.

De nombreuses années auront été nécessaire pour arriver à une configuration « propre », efficace et « élégante ». Au début, nous conservions les protections de robinetteries, ce qui bien évidemment était absolument inutile et inconfortable. La position des bouteilles était aléatoire, trop basses, trop hautes. Le plus dur aura été la gestion de la flottabilité. Nous utilisions des stabs mais ça n’était vraiment pas la bonne solution. Plus tard, nous avons fabriqués des poches dorsales, plus ou moins réussies qui souvent nous faisaient ressembler à des tortues ninjas perdues dans un siphon. Et enfin, sont arrivés les premiers harnais dédiés à ce type d’usage, Armadillo, Transpac… Les flexibles sont encore restés quelques temps sur le devant puis finalement, ils sont passés derrière le cou pour arriver à une solution fluide.

Lors de nos explorations, les distances et les profondeurs n’ont cessé de croître au fil des ans. Nous étions rentrés dans la spirale infernale des blocs relais, des blocs de sécurité, des plongées de préparations pour déposer les bouteilles afin d’aller plus loin, toujours plus loin. Évidemment, nous sommes arrivés à la limite du raisonnable, donc nous avons commencé à plonger avec un recycleur. Les blocs sur le côté plus un recycleur « latéral » positionné au dessus de la bouteille. Nouvelles problématiques, nouveaux réglages, nouveaux tâtonnements et nouvelles explorations. Mais les distances augmentant, la quantité et le nombre de bouteilles de sécurité suivait la même courbe exponentielle. L’exploration de la source de Marchepieds aura été une étape importante. Ayant fait l’explo seul, sans assistance extérieure, j’ai rarement autant souffert. J’ai atteint, voir dépassé les limites possibles et acceptables de ce qu’il était possible de faire. Lorsque je revois les photos, j’étais vraiment « attifé comme l’As de pique ». Après ces plongées, j’ai effectué une véritable « révolution » me tournant vers une configuration plus « Hogarthienne », optant pour des blocs en aluminium, recherchant, la légèreté, la simplification à outrance.

D’autant plus que nous sommes très vite arrivés à nouveau aux limites du raisonnable pour assurer une sécurité en circuit ouvert. Donc logiquement, nous sommes passés au double recycleurs. Bouteilles sur les côtés et deux recycleurs, tout particulièrement pour l’exploration de la grotte de Corveissiat où nous sommes arrivés à plus de deux kilomètres de l’entrée. Aujourd’hui encore, peu de plongeurs s’aventurent en exploration en « sidemount » avec deux recycleurs. La complexité de la configuration et la maîtrise de celle ci demande de la patience et des choix pertinents. Mais, elle ouvre les portes de passages réputés infranchissables qui finalement le sont, parfois au prix d’efforts importants. 

Pour moi, la cavité et le milieu façonnent le plongeur et non pas l’inverse. J’ai appris à plonger avec des mélanges respiratoires pour réduire les temps de paliers, pour aller plus profond car la galerie descendait et que j’avais envie d’aller voir un peu plus loin. Et uniquement pour cette raison. Je n’ai pas choisi des cavités profondes pour plonger profond, je n’aime pas particulièrement les paliers, je trouve ça excessivement chiant. Il n’y a pas d’autre mot. Je me suis donc mis à plonger avec les bouteilles sur le côté parce que l’exploration, l’accès aux galeries vierges n’étaient possible uniquement dans cette configuration. Aujourd’hui, je l’avoue, je trouve ça bien plus confortable qu’un bi dorsal, plus fluide. De plus, en plongée solo, la possibilité d’intervenir sur les robinets et les détendeurs ajoutent de la sécurité et des possibilités de réchappe qu’interdisent les bi dorsaux avec bouteilles indépendantes.

Aujourd’hui, toute proportion gardée, la plongée souterraine, se démocratise et elle devient attractive. Le « sidemount » est super tendance, les fabricants proposent tous un harnais spécifique et les instructeurs « es sidemount » fleurissent comme les pâquerettes lors d’un beau printemps ensoleillé. Les agences de certifications, même les plus réfractaires à ce genre d’évolution cèdent et proposent aujourd’hui des formations et des équipements dédiés. Au niveau de l’enseignement, de la pédagogie et de la configuration, une véritable surenchère élitiste pousse les instructeurs à toujours plus. Plus de perfection, plus d’exigence, plus d’exercices, plus de plus afin de devenir le top nec plus ultra de ce qui se fait dans le domaine de la plongée à l’heure actuelle. Dans le fond, la qualité à la fois des équipements et de la pratique des plongeurs ne cessent d’augmenter. Et c’est très bien car cela permet sans doute d’apprécier plus sereinement le milieu dans lequel on évolue et au final de réduire drastiquement les accidents.

Néanmoins, des mots comme snobisme, gourou, doctrine néo phylosphicommerciale me viennent à l’esprit mais je sens que je glisse vers le terrain un peu polémique. Je m’arrêterais là. Ce sont sans aucun doute les dommages collatéraux liés au succès, à l’ouverture vers un plus grand nombre de pratiquants, à des années de partage, afin de tenter de montrer « l’autre monde », de montrer que le milieu souterrain est un endroit magnifique.

L’énorme avantage, c’est qu’il est facile de ranger le portable, de faire un pas sur le côté et de s’enfoncer dans des galeries et des sites peu fréquentés et peu fréquentables. De s’éloigner de ces vaines gesticulations, pour retrouver l’essence même de notre passion, pour s’enfoncer profondément dans les veines de la Terre. Là où les mots n’ont plus grandes importances et l’harmonie minérale vous envahit et vous fait planer… !