Seul.

A notre époque où le principe de précaution est devenu un principe « philosophique », nous vivons dans la peur d’avoir peur. Notre confort nous tue à petit feu, aussi bien écologiquement, physiquement et moralement. La notion du risque assumé est en passe de devenir une hérésie, voir dans quelques temps une faute. La pratique de la plongée souterraine est perçue pour beaucoup comme une aberration. Pourtant, l’engouement croissant pour cette activité est inversement proportionnelle à cette aseptisation de la vie, de plus en plus confortable mais de plus en plus monotone. Beaucoup se glissent sous terre à la recherche d’une liberté « perdue », d’une petite piqûre d’adrénaline pour les sortir de cette vie normée. L’évocation d’une pratique solitaire soulève le plus souvent un débat sans fin, au sein même de la communauté, où les deux chapelles, plongée en équipe ou plongée solo s’affrontent depuis des lustres. Mais aussi dans la communauté du plongeur « normal » ou plongeur loisir a qui les caciques ont promis tous les maux de l’enfer s’ils aventuraient seul sous la surface de l’eau.

Plonger seul peut être un plaisir, un choix personnel. Plonger seul peut aussi être une obligation technique, imposée par le milieu. Porter des centaines de kilos de matériel au fond d’une grotte est techniquement et physiquement très difficile, donc le plus souvent, impossible d’équiper deux plongeurs. D’autres cavités sont tellement étroites, avec une visibilité tellement réduite qu’il est dangereux d’y plonger à deux. Enfin et tout simplement, c’est un choix personnel. Aucune étude n’a jamais permis de trancher s’il était plus ou moins dangereux de plonger seul ou en équipe. Car les accidents ou incidents sont équitablement répartis dans les deux configurations. Je ne parlerais en aucun cas en mon nom, mes des personnes sensées font ce choix de plonger seul. Pourquoi un chirurgien, un chef d’entreprise, un commandant de bord, professionnellement responsable et reconnu comme tel deviendrait soudainement un inconscient irresponsable parce qu’il fait le choix de plonger seul sous terre ?

Je ne chercherais à persuader personne de la justesse d’un tel choix, ça serait un peu long et peu trop technique. Plonger à plusieurs peut être jubilatoire, plonger seul peut l’être tout autant, voir plus encore. Je n’ai connu la grande sensation d’harmonie, de plénitude, d’osmose parfaite avec l’univers, seul, jamais à plusieurs. Avec d’autres plongeurs, c’est le partage du plaisir, c’est plus de confort et parfois plus de sécurité mais c’est une autre expérience, ni meilleur, ni moins bonne, différente. Plonger seul, peut être une grande expérience spirituelle, une sensation d’isolement, de face à face avec la nature, avec le temps unique et d’une intensité indescriptible.

Des marins parcourent les océans en solitaire, des alpinistes gravissent les montagnes seuls, des hommes se rendent aux pôles seuls. Ils sont souvent devenus des héros admirés et vénérés. Alors pourquoi cette démarche ne serait elle pas acceptable pour le monde souterrain ? Le milieu diffère mais pour le reste tout est pareil. J’aurais bien un ou deux éléments de réponse. La méconnaissance. On parle souvent sans connaître, sans savoir, on répète le dogme sans le remettre en question. Seul c’est mal, un point c’est tout. Ensuite, lorsqu’un marin disparaît en mer, lorsqu’un alpiniste dévisse, il se tue et l’histoire s’arrêtent là, le plus souvent. Peu ou pas de recherche sont effectuées, où alors il suffit de ramasser la dépouille en bas de la paroi lorsque c’est possible. Les médiats n’ont même pas le temps de venir, c’est trop tard. Alors que sous terre, en cas de pépin, la communauté se rassemble et elle mettra tout en œuvre, aussi longtemps que nécessaire pour retrouver et tenter de sortir la victime vivante ou décédée. Assez souvent les médiats accourent alors qu’ils sont rarement là lorsque des découvertes aussi importantes que d’atteindre l’Everest (souterrain) sont réalisées. Les secours coûtent chers et en France ils sont à la charge de la communauté, alors il est facile de montrer du doigt la victime, d’autant plus si le plongeur était seul. On est bien moins regardant pour le coût et les retombées pour la société des dommages collatéraux imputables aux pesticides, herbicides, désherbants, engrais, production massive d’alcool, maladies professionnelles, empoisonnement par mauvais recyclage loin de chez nous, des déchets informatiques, des épaves de navires, invasion plastique des océans, ventes massives d’armes, etc, etc, etc…