Octopus. 2. n°18. Le recycleur latéral.

Le recycleur latéral.

Je pratiquais la plongée souterraine et l’exploration depuis dix ans lorsque je me suis décidé à franchir le pas. Lorsque les premiers recycleurs sont apparus sous terre, je n’y croyais pas, j’étais persuadé qu’ils n’étaient pas adaptés à notre pratique. Mais c’était sans doute l’inverse, notre pratique devait évoluer et peur-être s’adapter aux recycleurs. Toujours est-il que je me suis fourré le doigt dans l’œil et jusqu’au coude. Ne voulant pas passer pour un crétin, je me suis dit que selon l’adage, changer d’avis me donnerait peut être l’apparence de ne pas l’être autant que ça… ! Donc, j’ai cassé ma tirelire et je me suis offert un recycleur. Mais pas n’importe lequel… !

Bien évidemment, mon budget limité m’interdisait de m’offrir les grosses pointures. En même temps, je n’en avais pas vraiment envie. Car j’avais besoin d’un recycleur conçu et construit pour la plongée souterraine. Un appareil simple et rustique, capable de s’adapter à ce milieu spécifique et exigent. Un recyleur avec lequel je pourrais poursuivre mes explorations, dans des endroits pas toujours très fréquentables, ni pour le plongeur et encore moins pour le matériel. J’avais besoin d’un appareil qui a l’époque ne courrait pas les rues. A part quelques bricolages, d’Anglais, d’Américains et de Français, ce recycleur pour spéléo n’existait pas, pas tout à fait… !

Mais par chance, un plongeur souterrain et explorateur français, Fred Badier, bossait depuis des années sur un projet de recycleur spéléo. Il a tout d’abord conçu un recyceur semi-fermé, le Joker. Fred n’avait pas envie de « jouer » avec de l’oxygène pur à des profondeurs où ce gaz devient mortel. Mais suite à la capacité de persuasion de Xavier Meniscus, le concept a évolué pour aboutir au Joky, un recycleur latéral circuit fermé. Le recycleur (presque) idéal pour la plongée souterraine était né et mis entre nos mains, il allait prouver assez rapidement ses qualités fabuleuses.

Bon, j’entends le ricanement lointain de certains mauvais esprits.. ! Le Joky est un appareil de fabrication artisanale. Les premières séries ont connu quelques soucis au niveau des finitions. Mais c’est de l’histoire ancienne. Le concept et l’appareil sont excellents, même s’il est encore possible d’améliorer certains points. D’ailleurs, les plongées d’exploration effectuées avec les Joky prouvent sans équivoque la qualité de cette machine. Dernièrement, le retour aux affaires de Xavier Meniscus, démontrent que même au delà des 200 mètres, il tient la route… ! Et sacrément bien d’ailleurs. Combien de machines peuvent prétendre atteindre de telles profondeurs ? Pas beaucoup, sans en citer aucune, la plus part sont limitées et elles ne peuvent pas descendre si bas… ! Certains composants des recycleurs ne supportent pas les trop grandes profondeurs, d’autres n’injectent plus d’oxygène. Alors pour « un tube de plastique », il se débrouille pas mal… !

Je pourrais aussi citer John Volhanten, l’explorateur anglais. Lui plonge le plus souvent avec un Inspiration modifié. Mais comme il va loin, très loin et très profond, il assure sa sécurité avec un second recyleur. Lorsqu’il s’est enfoncé pendant plusieurs jours, à plus de 9 kilomètres de l’entrée dans la source de Pozo Azul, il a emporté un Joky. Si jamais son recycleur principal tombe en panne, il rentre sur le Joky… ! Rick Stanton, lors de la même exploration plongeait avec un Kiss en dorsal et il assurait sa sécurité avec un recycleur latéral de sa fabrication. Je vous promets, qu’il faut avoir sacrément confiance en sa machine, pour emporter avec soi, un recycleur « passif » qui doit en cas de problème fonctionner immédiatement et vous permettre de regagner la sortie. Lorsque vous êtes à 300, 600 ou même huit cent mètres de l’entrée, vous pouvez sans doute vous contenter d’à peu près. Et encore.. ! Mais à plus de 9 kilomètres, là, vous devez compter sur du plus que certain. Et c’est le recycleur latéral, comme Joky, répond à se genre de besoin… !

Hier unique, il a aujourd’hui inspiré plusieurs fabricants qui proposent pour certains, de fort belles machines comme le SF2. Il faut dire que le concept est « génial » et parfaitement adapté à la plongée souterraine et à la plongée technique. Ce concept le différencie nettement des autres appareils… ! Mais en quoi exactement ?

L’idée de départ était de rester sur la configuration traditionnelle du plongeur spéléo, un bi bouteille, des relais et un recycleur. Pour cela, le recycleur a donc était conçu comme un tube que l’on fixe en position latéral arrière, le long du bi. Dans sa version CCR, il suffit d’emporter une bouteille d’oxygène. En cas de défaillance du recycleur, le plongeur repasse directement sur sa configuration habituelle. Il peut même dans le pire des cas, abandonner sa machine dans le siphon, gagner en fluidité et ressortir plus rapidement. Dans la réalité, ce cas de figure n’arrive jamais. Même avec une machine hors service, nous ressortons avec… ! Abandonner se belle mère sur une aire d’autoroute, passe encore, mais son recycleur, faut pas pousser quand même… !

Nous l’avons vu, il est utilisé en recycleur de secours par certains plongeurs utilisant un recycleur dorsal de type injection mécanique comme le Kiss ou électronique comme le JJ-CCR. Le plus souvent, la sécurité, en cas de défaillance du recycleur principal est assurée par un retour en circuit ouvert. Les bonnes vielles bouteilles et leurs détendeurs. Cette solution offre l’avantage d’être simple, facile à mettre en œuvre, fiable, connue. Mais dès que nous allons loin et profond, les limites de la redondance en « ouvert » sont vites atteintes. Sans parler, des considérations au niveau de la décompression, de l’allongement brutal des paliers, d’une variation brutale de la PPO2. Donc, un second recycleur devient vite la solution incontournable. Pour cela le latéral est idéal. De la taille d’une S80 environ, il prend avantageusement la place de la bouteille de sécurité. Bien évidemment, il faut alimenter le recycleur, une bouteille de deux litres d’oxygène et une autre de diluant suffisent pour terminer la plongée et retrouver la surface. Il est souhaitable d’emporter une bouteille de diluant permettant éventuellement de respirer dessus en circuit ouvert. En effet, pour gérer un essoufflement, pour gérer la transition d’une machine à l’autre, un passage momentané en ouvert peut être indispensable.

Pour ma part, j’utilise le recycleur latéral (Joky) de différentes manières. En redondance de mon recycleur JJ-CCR comme je viens de le décrire. Mais ça c’est pour les « galeries de métro », ce qui jusqu’à aujourd’hui n’était pas mon fond de commerce. Je l’ai principalement utilisé en configuration « sidemount ». J’explore des galeries pas très larges et je suis donc obligé de plonger avec les bouteilles sur le côté. Dans un premier temps, je partais avec mes deux bouteilles, à droite et à gauche, avec mes deux détendeurs accrochés au tour de cou, avec une bouteilles d’oxygène, avec le recycleur, avec une bouteille de secours parfois. Mais je ressemblais à un sapin de Noël et je n’étais pas du tout à l’aise. J’ai donc fait le ménage et j’ai changé radicalement d’approche. J’ai réduit et épuré ma configuration. Je pars avec deux bouteilles de 3 ou 4 litres, une de diluant et une d’oxygène, fixées en « sidemount ». Pas de second étage sur ces bouteilles, elles ne servent qu’au recycleur et éventuellement à alimenter la bouée dorsale. Je mets ensuite le recycleur d’un côté et j’emporte une ou deux bouteilles de sécurité. Je retrouve ainsi une configuration beaucoup plus légère, plus proche de la logique recycleur traditionnelle.

Mais comme, nous voulons toujours aller plus loin, l’utilisation d’un second recycleur de sécurité s’est imposée très rapidement. Donc, deux bouteilles de diluant, d’oxygène et deux recycleurs. La configuration n’est pas des plus légère. Mais quand vous partez pour plusieurs kilomètres de ballade souterraine, vous devez emportez quelques « provisions »… !

L’énorme avantage du recycleur latéral, c’est qu’il est possible de le manipuler sous l’eau. Pour quoi faire me direz vous ? Quelle idée ? Oui, je vous l’accorde une fois encore, nous les plongeurs souterrains, nous avons des habitudes parfois surprenantes. Quelle idée de « jongler » avec son appareil au fond d’une galerie ? Bah, j’en reviens toujours à la même histoire, avancer toujours plus loin, même lorsque la galerie devient étroite, voir très étroite… ! Décapeler un recycleur dorsal, certains y arrivent, mais disons que ça n’est pas le truc le plus simple. Avec le recycleur latéral, lorsque la galerie devient vraiment étroite, il est possible de le décrocher partiellement ou complètement et de le tenir devant soi, tout en respirant encore dessus. Il faut juste prendre garde à maintenir le recycleur au même niveau ou au-dessus de soi. En dessous, l’air remonte et vous ressemblez au hamster jovial. Fort désagréable. Enfin, il est aussi possible de fixer le recycleur sur un châssis et de l’utiliser comme un recycleur dorsal traditionnel, avec ses bouteilles fixées de pat et d’autre. Le Joky n’était pas prévu pour cet usage au départ, mais il fonctionne parfaitement de cette manière.

Alors comment ça marche un recycleur latéral ? Comme tous les autres, exactement. Aujourd’hui, il existe différent modèles, des mécaniques, des électroniques. Je vais vous parlez de celui que je connais le mieux, le Joky. Donc le Joky est un recycleur mCCR, c’est à dire un recycleur mécanique. Il fonctionne avec une vanne qui injecte à débit continue de l’oxygène. Il est possible d’injecter en manuel à la demande grâce à un bouton poussoir. Les vannes les plus utilisées sont les Kiss ou les Hydrogom. Il est aussi possible de l’alimenter en oxygène avec une vanne micrométrique réglable et un bouton poussoir. Avantage de ce système, aucune limitation de profondeur, ce qui n’est pas le cas des deux vannes citées précédemment. Il existe des modèles à injections électroniques, des eCCR comme le SF2 par exemple. L’une des spécificités du recycleur latéral par rapport au dorsal, c’est qu’il n’est pas solidaire de ses bouteilles/détendeurs/bouée. Parfois avantage et parfois inconvénient, le plongeur doit connecter son recycleur à ses bouteilles juste à la mise à l’eau.

Autre révolution avec le Joky, son embout… ! Le premier embout vraiment latéral, permettant de positionner les tuyaux d’inspiration et d’expiration du même côté. Indispensable.. ! Surtout avec deux appareils. Optimisation maximale de la configuration. Sinon, il est composé d’un canister axial, d’une partie centrale avec un ou deux poumons et d’une partie haute qui varie selon les modèles. Dans cette partie haute, se fait l’injection diluant, celle d’oxygène s’effectue dans un poumon. On y trouve aussi les deux cellules pour l’afficheur de PPO2. Voilà pour les grandes lignes.

Ce que j’aime donc dans cette machine c’est sa polyvalence. Peu de recycleurs offrent de telles possibilités. Il permet d’effectuer des plongées profondes et très profondes, en configurations lourdes. Pour la dernière expédition en Chine, il était parfait, léger, il soulage les bagages et permet d’emporter du matériel complémentaire. Vide, il pèse à peine dix kilos. Pour ma part, je l’utilise beaucoup en plongée multisiphons, avec toujours des passages étroits qui interdisent la configuration dorsale. Pourtant marcher avec un recycleur latéral sur le côté, pendouillant, n’est pas forcément la chose la plus agréable. Mais, il se décroche facilement et il est donc possible de le porter à la main, tout simplement. Lors de mon exploration de la source de Marchepieds, il m’a permis de franchir l’étroiture d’entrée, sans le décapeler, de progresser jusqu’au terminus du troisième siphon et de prolonger l’exploration. Seul un recycleur latéral permet d’effectuer ce type de plongée. Là où les autres ne passent pas, il est le « roi »… !

Lors des explorations, il permet en cas de rétrécissement imprévu de la galerie de passer quand même. Comme lors de ma dernière exploration dans la grotte de la Sexagésime, où j’ai dû agrandir une trémie, un éboulement, pour continuer la progression. Avec le faible encombrement du Joky j’ai pu me faufiler sans problème à travers les rochers. Lorsque c’est plus étroits comme, aux Estinettes, je décroche l’arrière du recycleur et je le pousse devant moi. Quasi impossible avec un dorsal… !

J’ai aussi utilisé le recycleur latéral en ce que l’on appelle plongée fond de trou. Vous savez, nous devons descendre et progresser de longues heures sous terre avant de pouvoir plonger. Nous rampons, descendons sur corde, remontons sur corde, nous franchissons des étroitures, nous marchons dans des galeries immenses pour à nouveau passer par un trou d’aiguille. Les joies simples de la spéléologie. Autant vous dire que le matériel est mis à rude épreuve et que nous devons bien l’emballer pour qu’il arrive entier en bas. Lors de ma plongée dans le lac terminal du gouffre des Cavottes à plus d’un kilomètres de l’entrée, j’ai emporté un recycleur latéral « home made ». Il en a vu de toute les couleurs, il a surtout vu beaucoup d’argile… ! Mais il a survécu… ! Comment imaginer qu’ensuite, il puisse encore fonctionner ? Et pourtant, oui. Une fois assemblé, je pars pour une plongée de plusieurs heures, à la découverte des derniers espaces inconnus de la planète. J’avoue que j’hésiterais à transporter un JJ-CCR ou un Meg dans des conditions pareils. Il supporterait sans doute, mais ça serait comme emmener une Ferrari dans un champs, un sacrilège. Le Joky, c’est un peu ça, un recycleur tous terrains, simple, solide mais terriblement efficace. Un fidèle compagnon facile à entretenir et à réparer. Lors de la dernière expédition en Chine, il a du subir un choc pendant le transport. La flasque de fermeture du canister était fêlée et donc plus étanche. Gloups… ! J’ai bien cru que les plongées d’exploration s’arrêteraient à ce moment là. Pensez vous, un peut de colle contact et trente seconde plus tard, il était à nouveau opérationnel. J’ai fait ma « petite » plongée à 121 mètres à Daxing avec mon canister recollé… ! Et depuis, la réparation tient toujours.

Avant de conclure, je vais vous présenter un recycleur latéral « tout en un », c’est à dire avec les bouteilles incluses dans le tube. Il s’agit du SMIR de Pedro Balordi. Pedro est un excellent plongeur et explorateur souterrain Suisse. Il a conçu un recycleur de secours en cas de défaillance de son recycleur Kiss dorsal. Ce qui n’est jamais arrivé… ! Il a donc « démonté » un recycleur Kiss, qu’il a remis dans un tube en carbone, avec deux petites bouteilles pour l’alimentation. Un peu plus encombrant qu’un recycleur latéral mais compact. Pas besoin de raccorder le recycleur à ses bouteilles, il suffit de le fixer en haut en bas, comme une bouteille de sécurité.

Vous l’aurez compris, le recyleur latéral se répand de plus en plus. Chaque année, un nouveau modèle apparaît, souvent avec de très bonnes innovations. Loin des effets de mode, il offre de nombreuses alternatives et la possibilité d’effectuer de nombreuses plongées qu’il serait impossible d’effectuer avec un simple recycleur dorsal.

Données techniques du Joky.

Canister de 2.7 à 3 Kg selon les modèles.

Un ou deux poumons selon les modèles.

Injection par vanne Kiss, à débit constant, avec possibilité d’arrêter l’injection par une vanne 1/4 de tour ou au contraire d’injecter en manuel par un bouton poussoir.

Alimentation par connection aux bouteilles de diluant et d’oxygène de toute capacité.

Contrôle de PPO2, 2 cellules, placées dans la tête ou dans le canister selon les modèles.

Données techniques du SMIR. (SideMountIndependentRebreather)

Base de recycleur KISS MCCR

Canister de 2.1 Kg

Deux poumons.

Injection par vanne Kiss, à débit constant, avec possibilité d’arrêter l’injection par une vanne 1/4 de tour ou au contraire d’injecter en manuel par un bouton poussoir.

Alimentation par 2 bouteilles acier de 1,8 litres, 250/280 bars.

Contrôle PPO2 : par deux afficheurs Kiss indépendants.

Connexions Swagelok. Avec possibilité de connecter n’importe qu’elle bouteille de sécurité.