Octopus.2. n°13. Contorsions.

Contorsions.

Ne vous laissez pas abuser par les belles images des « masterpiece » souterrains. Le plus souvent, elles montrent le plus beau, le plus grand, le meilleur. Mais le continent invisible n’est pas uniquement constitué par des volumes vastes et spacieux. Il existe des lieux où l’infiniment petit devient la norme, des galeries où le plongeur a l’impression de s’emmurer vivant. A l’évocation de tels endroits, la peur surgit et elle provoque un frisson désagréable dans le dos. Et pourtant, il est possible de plonger dans le petit, le très petit voir même l’excessivement petit. Bienvenu dans les entrailles de la terre et dans le monde des contorsions « aquatico caverneuses »… !

Dans la vie d’un plongeur spéléo, la première rencontre avec l’étroit reste un souvenir fort et une étape importante dans sa progression. Certains ne plongent que dans du grand ou du large, évitant soigneusement de se confronter à ce genre d’obligation. D’autres par la force des choses s’y habituent et ils se spécialisent même dans ce genre d’exercice. La curiosité pousse le plus souvent le plongeur à s’adonner à ce « sport ». Il existe des « classiques » avec des étroitures, comme l’entrée de la résurgence de Fon del Truffe dans le Lot. Mais le plus souvent, l’obstination à passer par de tels endroits est directement liée à l’exploration et à la volonté farouche d’aller plus loin, toujours plus loin. En exploration, nous savons que derrière un passage étroit, se cache souvent la promesse de galeries inconnues. Le bon sens élémentaire voudrait que nous fassions demi tour devant ce genre de rencontre. Mais vous ne pouvez pas imaginez la frustration ressentie par le plongeur lors de sa progression, lorsqu’il butte devant cet obstacle. Il a envie de tout sauf de repartir.

Dans le domaine de l’étroit souterrain, il y a étroit et étroit…. ! Commençons par le ponctuel, la galerie présente un format « normal », acceptable et soudain, elle se rétrécie ponctuellement. Nous devons alors franchir une étroiture. Bien évidemment, ces phénomènes surviennent à n’importe qu’elle profondeur, à n’importe quelle distance, en cas unique ou répétitif.

Il ne faut pas confondre une vulgaire étroiture avec une étroiture sévère… ! Dans les subtilités du langage caverneux, ces passages ne sont pas tous aussi difficiles les uns que les autres. Certaines étroitures ne présentent pas de grandes difficultés techniques. Mais il en existe d’autres plus complexes : des verticales, des horizontales, des tordues, des lisses, des accrocheuses, des profondes, des courtes ou des longues, en forme de boîte aux lettres, gavée d’argile. Il existe des étroitures dures et d’autres instables comme une pente de sable, de graviers ou un amas de blocs. Il existe des étroitures qui s’ouvrent et qui se referment sur le plongeur, il est alors nécessaire de pousser les cailloux afin de passer. Ces subtilités peuvent transformer la vie du plongeur en véritable enfer. Et pourtant, nous allons de notre plein grès nous fourrer dans ces positions scabreuses et inconfortables.

Il existe aussi des étroitures réellement infranchissables. Alors, ils nous arrivent d’agrandir le passage afin de continuer l’exploration d’une cavité. A grands coups de bouteilles relais, nous cassons des morceaux de roches. Nous jouons du marteau et du burin afin d’élargir la voie. D’autre fois encore, nous passons des heures à pousser des cailloux, à gratter le sol avec une pelle afin d’élargir un peu la galerie, juste assez pour nous faufiler un peu plus loin. Petites égratignures à la terre, altérations de la roche, nous dérogeons exceptionnellement à la sainte règle de la préservation du milieu.

Dans les temps forts éloignés, le plongeur effectuait un décapelé. Il enlevait son bi bouteille, il bataillait comme un fou à l’aller, puis au retour pour passer ce sale moment. La méthode n’est plus employée de nos jours, fort heureusement. Les plongeurs anglais contraints par le milieu ont développé depuis de nombreuses années la technique qui consistait à fixer les bouteilles à la ceinture. La fameuse « plongée à l’anglaise ». Une évolution consiste à porter les bouteilles sur le côté, en latéral ou en « sidemout ». Elle est idéale car d’une grande souplesse. Si le passage devient encore un peut trop étroit, il suffit de décrocher la partie arrière et de la pousser devant soi. Si le passage est encore trop étroit, il est même possible de décrocher complètement les bouteilles, en haut et en bas, de les tenir ensemble, par la main et d’évoluer ainsi. Le plongeur n’a plus rien sur lui, juste un détendeur en bouche et les deux bouteilles à bout de bras. C’est alors ce que l’on appelle le « no mount »… ! C’est ainsi que j’ai pu franchir dernièrement l’étroiture de l’ancien terminus de la source de l’Orbiquet. Les palmes en premier, le dévidoir d’une main, un bras le long du corps et l’autre tendu avec les deux bouteilles au dessus de la tête. Intime mais efficace.

Combien de fois le stress est monté lorsque la roche arrache le détendeur ? Vous le sentez partir, l’eau commence à s’immiscer dans l’embout, vous serrez les dents. Parfois, le casque devient de trop, il se coince menaçant le plongeur de strangulation. Et que faire lorsque le masque se remplit d’eau et qu’il devient impossible d’avancer, de reculer et de bouger le bras pour arranger tout ça ? L’urgence prend alors tout son sens. L’envie furieuse de détaller nous envahit. Mais, fait comme un rat, nous devons rester calme dans une urgence absolue. Tout précipitation serait dramatique. Nous avons tendance à nous maudire, mais à chaque fois, c’est la même chose, l’appel du noir… !

Avec l’habitude, la pratique et l’expérience, certaines étroitures que l’on trouvaient difficiles, deviennent « normales ». Mais nous devons nous méfier de l’accoutumance, elle peut entrouvrir la porte à un certain relâchement. Donc vous l’aurez compris, dans l’étroit, le plongeur doit faire preuve de calme, de sang froid, de réflexion, d’analyse et de patience. Il m’est arrivé de m’y reprendre à plusieurs fois pour franchir certains passages, voir même, échouer, ressortir, revenir quelques semaines plus tard et enfin y arriver. Une étroiture, ça se passe avant tout dans la tête… ! Il m’est arrivé aussi de revenir des années plus tard et de me demander comment j’avais bien pu faire pour passer par ce trou de souris. L’envie, la motivation viennent à bout de nombreuses difficultés.

Au niveau purement technique, il existe quelques astuces pour aider au franchissement. La première est de bien regarder, de bien observer la configuration des lieux. Ensuite, il est possible de s’engager les pieds en premier, sur le ventre ou sur le dos. Il sera souvent plus facile de se dégager de cette manière si jamais ça ne passe pas. Au niveau de la configuration, être le plus dépouillé possible sera toujours le mieux. Harnais parfaitement ajusté, uniquement l’essentiel, les flexibles à la bonne taille, rien qui traîne… ! En combinaison étanche, il est souhaitable de débrancher l’inflateur, de tout purger, complètement. Il est excessivement désagréable de sentir sa combinaison se gonfler toute seule dans ce genre de situation. Toujours privilégier la fluidité et la souplesse à la force. Forcer ne sert pas à grand chose, si ce n’est de s’essouffler ou d’arracher une partie de l’équipement. Si ça bloque, avancer, reculer, avancer à nouveau. Ne pas hésiter à passer un bras en premier et l’autre le long du corps, à enlever son casque si on en porte un. Parfois, le passage au retour devient plus difficile. La configuration de la roche ne sera pas la même. En général, il y a toujours un sens plus facile que l’autre. Vous disposez de moins d’air qu’à l’aller, vous êtes parfois fatigué par la plongée, un peu déconcentré. On rentre, la plongée se termine, c’est le retour, on se relâche. Et sans s’en rendre compte, nous passons au mauvais endroit et là ça coince. Certains se négocient au centimètre prés. Se décaler juste un peu, un tout petit peu, se faire tout petit et tout va bien.

Quand l’étroit devient durable nous évoluons donc dans une galerie intime, une sorte d’étroiture permanente. Des galeries où ne nous ne savons pas jusqu’à quel moment nous ne pourrons plus avancer et où incapables de nous retourner, nous devrons effectuer tout le retour en reculant. Lorsque la progression devient réellement impossible, nous essayons encore de bouger un bras, de fixer le fil. Si cela s’avère impossible, nous devons rembobiner en même temps. Ensuite nous reculons, centimètres par centimètres. Les bouteilles ne manquent pas de se coincer, un peu comme un hameçon si facile à rentrer mais si difficile à sortir. A force de gesticulations, nous parvenons toujours à nous extraire de ces traquenards. Mais je l’avoue, combien de moments de doutes, de craintes, d’angoisses à se voir emmuré vivant, coincé définitivement. Nous luttons d’abord contre nous même, contre la peur et l’inconscient. Nous tentons de garder le contrôle de notre esprit, de notre respiration. Nous évitons de céder à la panique, nous fermons les yeux, nous concentrons tous nos sens et toute notre vigilance sur nos mouvements afin de nous libérer de ce « piège » dans lequel nous venons de nous fourrer.

Dans bien des cas, ces acrobaties se déroulent dans la fameuse « touille », c’est à dire dans une eau si chargée en particules qu’il devient presque impossible de lire ses instruments. Pas toujours mais si souvent. Le retour devient alors encore plus complexe. La perte de visibilité ajoute une nouvelle difficulté et elle exerce un nouveau poids psychologique sur le plongeur. Lors de l’exploration de la résurgence de Cul Froid, je devais franchir neuf étroitures entre la sortie et le point le plus éloigné de l’exploration, à soixante douze mètres de profondeur et à 580 mètres de l’entrée. Je l’avoue, toutes n’avaient pas la même complexité. Effectuer un retour en aveugle, dans ce contexte, avec des bouteilles relais, avec une longue série de paliers à effectuer met le mental à rude épreuve.

L’étroit n’est jamais une partie de plaisir, il est une des nombreuses contraintes qui nous séparent de l’inconnu, qui nous freinent dans notre progression. Il est possible d’apprendre les techniques pour franchir ces étroitures et pour évoluer dans des galeries intimes. La confrontation régulière permet de mieux se connaître, de mieux se contrôler. Il existe de nombreuses étapes dans la vie d’un plongeur souterrain et dans la vie d’un être humain. L’épreuve de l’infiniment petit peut devenir une sorte de révélateur. La tension provoquée par ces contorsions vous emmène un peu plus loin dans les méandres noyés souterrains mais aussi un peu plus près de l’équilibre, de l’harmonie et de la connaissance et du contrôle de soi même. Ça doit sans doute être ça, le fameux voyage intérieur.