Octopus.2. n°12. L’Exploration.

L’exploration.

Pour débuter cette nouvelle série d’articles sur la plongée souterraine, je vais commencer par ce qui me semble être l’essence même de cette pratique, l’exploration. Pendant de nombreuses années, seule cette perspective aguichante attiraient les plongeurs ou les spéléologues dans les galeries noyées. Pour quelques mètres de plus, ils étaient prêts à tous les efforts et à tous les sacrifices. De nos jours, la situation évolue vers une pratique de loisir et essentiellement de loisir. Les explorateurs, les découvreurs d’inconnu se raréfient et les plongeurs « consommateurs » se multiplient assez rapidement. Assez souvent d’ailleurs, ces plongeurs souterrains loisirs n’envisagent pour rien au monde de se lancer dans des plongées d’exploration. Ils n’en ressentent pas l’envie où ils ne se sentent pas capables, pensant à tord que cette pratique n’est réservée qu’au surhomme… ! Le fameux « pointeur », le mythe reprend de la vigueur… ! Bien évidemment, il n’en est rien, car l’explorateur souterrain, c’est vous et moi avec seulement l’envie farouche d’y aller. Les galeries vierges sont là et pas forcément si loin de l’entrée. Il suffit de plonger et pas forcément avec un recycleur pour se lancer dans l’exploration de la fameuse « terra incognita ».

La plongée souterraine connaît un réel succès, les pratiquants augmentent de jour en jour. Ceci peut poser quelques problèmes mineurs, notamment au niveau de la fréquentation des sites, mais d’une manière globale, nous ne pouvons que nous en réjouir. En effet, cela prouve qu’enfin, l’image « d’activité la plus dangereuse de la terre » est en train de se modifier. Cela signifie aussi que les techniques enseignées remplissent pleinement leur rôle dans la sécurisation de la pratique. La perception du grand public, des médiats, des marques évoluent aussi d’une manière significative. Sans hésitation, je perçois dans cet engouement plus d’avantages et de bénéfices que d’inconvénients.

Mais j’en reviens donc à mon fil conducteur, l’exploration des réseaux souterrains. Peu d’activités de loisirs, sportives à tendance scientifique offrent l’opportunité de découvrir les derniers espaces totalement inconnus par l’homme. A part les grands fonds océaniques, quelques sommets dans la chaîne himalayenne, des lambeaux de forêt primaire, les grandes explorations géographiques terrestres appartiennent au passé. Sauf sous terre où les trois quart du potentiel resterait à découvrir. Le spéléologue et le plongeur souterrain peuvent s’occuper encore pendant de nombreuses années… !

Cette fameuse exploration est à mon sens, l’âme de la pratique, sa raison d’être, ce qui en quelque sorte lui donne son épaisseur, sa valeur, sa qualité. En premier lieu, parce l’exploration apporte une dimension vivante, active. Il se passe des choses, des découvertes avec à la fois des histoires plus ou moins incroyables et des plongées parfois hallucinantes. Nous sommes dans cette phase active, similaire à l’époque de la conquête des 8000 en alpinisme. C’est passionnant pour tout le monde, à la fois pour ceux qui se frottent à ces sommets ou aux plus petits. Mais aussi pour ceux qui vivent ça de plus loin, mais avec la connaissance du milieu et avec la perception exacte de la juste valeur de telles découvertes. L’exploration apporte cette pincée de liberté qu’elle soit pratiquée à quelques kilomètres de chez vous ou de l’autre côté de la planète. Tel est le paradoxe, sous nos pieds, sous vos maisons, il existe encore des kilomètres de territoire inconnu et à la clef, la petite ou la grande « aventure ».

En second lieu, l’exploration est une sorte de laboratoire où techniques et matériel sont mis au point. Cela a permis de développer des équipements spécifiques, adoptés maintenant par tous les plongeurs. Il en est de même pour les techniques. Évidemment, je citerais la configuration avec les bouteilles sur le côté, la plongée à l’anglaise plus connue de nos jours sous l’appellation de « sidemount ». Le milieu et l’étroitesse des passages ont conduit les plongeurs spéléos à élaborer cette manière de porter les bouteilles. Aujourd’hui, que ça soit en siphon ou en mer, de nombreux plongeurs évoluent ainsi, pour le plaisir, par confort mais sans réelle obligation.

Enfin, en troisième lieu, elle suscite le rêve, elle offre aux « spectateurs » cette aventure dont notre quotidien est si farouchement dépourvu. Le rêve chez ceux qui s’y frottent mais aussi celui de ceux qui ne s’aventurent pas en territoire inconnu. Chez de nombreuses personnes le monde souterrain évoque le danger, la mort, les enfers et éveillent des souvenirs presque inconscients et ancestraux. Mais chez de nombreuses autres personnes, le monde souterrain et sa découverte suscitent émerveillement, admiration, fascination. Avec l’avènement du numérique, les images rapportées des profondeurs de la terre se multiplient et elles permettent de montrer et de partager avec les autres les merveilles dont nous étions les seuls et uniques spectateurs.

A notre époque où tout devient presque trop facile, la notion d’effort et d’engagement pour atteindre un but peut en effet en rebuter plus d’un. L’exploration souterraine demande une certaine abnégation et une certaine capacité à endurer la fatigue, les efforts et parfois la souffrance. Mais, en tout bon sens, on a rien sans rien. A part dans les pays émergents, en France, la première facile, juste au saut de la voiture, n’est plus qu’un lointain souvenir. Tous les terminus ne sont pas à plusieurs kilomètres de l’entrée, loin de là même. Il en existe de nombreux, à portée de palmes. Alors, oui, je vous l’accorde pas forcément dans les galeries les plus vastes, ni dans les siphons les plus limpides de la planète. Mais je vous le promets, il reste de nombreuses galeries vierges, accessibles assez facilement. Néanmoins, l’exploration sera toujours un peu plus fatigante qu’une simple plongée de ballade mais elle sera aussi tellement plus gratifiante, plus excitante.

Car l’exploration spéléologique apporte de nombreuses choses à ceux qui la pratique. Tout d’abord le bonheur immense, de découvrir des galeries vierges, d’être les premiers à écrire l’histoire. Il ne s’agit pas de se prendre pour les Bonatti ou les Messner des siphons, mais juste de savourer cette découverte, ce moment unique et rare. Ensuite, pratiquer la plongée souterraine et de surcroît en exploration conduit tôt ou tard à se retrouver seul en face de soi même, en face de ses qualités et de ses défauts, de ses forces et de ses faiblesses. Nous finissons toujours par être confrontés à des situations tendues, à dépasser certaines de nos limites où tout simplement, à effectuer un double voyage intérieur. A ce sujet chacun ira chercher et trouvera ce qu’il veut. Certains restent insensibles à ce genre de délire « cosmique » mais l’engagement, l’exposition physique et psychologique conduit inévitablement le plongeur souterrain lors de ses pérégrinations à une sorte de cheminement personnel. La fameuse aventure intérieure, un voyage initiatique. Là-dedans, il peut y avoir beaucoup de profondeur mais aussi beaucoup de superficialité. Il faut sans doute prendre garde à ne pas glisser sur les mauvaises pentes comme pour le surf où la frime masque une coquille vide et révèlent beaucoup de superficialité. Mais nous n’en sommes pas encore là, bien que ça commence un peu.

Pas besoin donc de tirer du fil pour être un véritable plongeur souterrain, aussi bien dans son aisance et sa maîtrise technique que dans sa perception du milieu ou de ses motivations. Mais sans l’exploration, l’activité deviendrait un peu comme le grec classique ou le latin, une langue morte. Souvent lorsque je grenouille dans les premiers centaines de mètres du Ressel, je me dis qu’à l’autre bout où je n’irais sans doute jamais, il y a un tuyau où personne n’est jamais allé. Et je me dis que l’eau dans laquelle je barbote est passée par ces tuyaux inconnus et d’une certaine manière, je touche un peu à cet inconnu, ne serait ce que par la continuité de ce fluide et de cette galerie. C’est un peu tiré par les cheveux, mais c’est quand même un peu ça. Tout comme ce fil qui s’arrêtent, là-bas, tout là-bas. Un fil coupé à la hâte sans doute, dans une galerie millénaire qui n’attend rien, mais qui continue encore et qui tôt ou tard sera relié à un dévidoir par de drôles de plongeurs suréquipés pressés d’aller voir si là-bas ressemble bien à leurs rêves ?

Alors pour en finir, je vais quand même évoquer quelques grandes découvertes réalisées ces derniers temps. Car il s’agit bien d’explorations exceptionnelles, dignes de l’épopée himalayenne. L’une des plus retentissante est l’exploration de la résurgence de Pozo Azul , une plongée de plus de 9135 mètres…. ! Oui, vous avez bien lu, plus de dix huit kilomètres en comptant le retour à parcourir en plongée. Le point le plus loin atteint se situe à 9 685 mètres de l’entrée. Quatre plongeurs, Rick Stanton, Jason Mallinson, John Volhanten et René Houben tous équipés de recycleurs et de propulseurs ont parcouru cette distance phénoménale. Soutenu par une solide équipe de plongeurs espagnols et britanniques, ils sont partis plusieurs jours sous terre. Les bivouacs souterrains entre deux plongées sont presque devenus chose commune depuis quelques années. Uniquement possible dans les galeries avec plusieurs siphons, ils permettent des pauses salutaires et indispensables afin de conduire ces explorations au long cours.

Mais l’absence de galeries « sèches » entre deux siphons, n’empêche pas les explorateurs de réaliser des plongées incroyables et de longues durées. En 2008, à Wakulla, en Floride, Jarrod Jablonsky et Casey McKinley ont découvert 2679 m de galeries supplémentaires dans le tunnel Q de cette résurgence mythique. Ils ont évolué entre 79 et 82 mètres de profondeur pendant environ 11 heures, le temps d’atteindre le point le plus éloigné, à 7856 mètres et de revenir. Ils leur restaient plus que 16 heures de paliers à effectuer. Ils sont ressortis 27 heures plus tard. Sacrée ballade, mais en Floride dans une eau à 20°… !

Voici deux cas « extrême » et symboliques des grandes plongées effectuées grâce à l’utilisation massive des recycleurs et des propulseurs. Je ne rentrerais pas aujourd’hui dans l’analyse des moyens techniques mis en œuvre pour réaliser de telles plongées et surtout sur le choix d’assurer une redondance en circuit ouvert ou en recycleur en cas de défaillance. Une autre fois… ! Néanmoins ces deux cas ne doivent pas non plus faire oublier les plongées réalisées par exemple, au fond du gouffre de Krubera Voronja situé dans le massif de l’Arabica en Abkhazie (province désirant se séparer de la Géorgie). Beaucoup moins spectaculaire et beaucoup plus spéléo. Mais ces véritables plongées fond de trou ont permis en 2007 d’atteindre la cote de 2190 mètres et de propulser Krubera en tête de la liste des gouffres les plus profonds du monde. Même si les plongées sont « techniquement » moins spectaculaires, elles n’en demeurent pas moins très engagées. Pour ceux qui ont pratiqué un tant soit peu la plongée fond de trou, ils sauront immédiatement ce que représente la descente d’équipement de plongée à presque deux kilomètres de profondeur sous terre. Ils savent quels efforts physiques cela demandent et quelles ressources psychiques et morales il faut mettre en œuvre pour supporter une telle épreuve. Ici l’avancée technologique au niveau de la plongée n’est pas significative. La volonté et la ténacité, associée à un équipement de plongée rudimentaire permet néanmoins de réaliser là encore une exploration exceptionnelle, un Everest inversé… !

Pour conclure, l’exploration, qu’elle apporte des « records » mondiaux ou juste d’immenses satisfactions personnelles et des découvertes plus modestes donne ses lettres de noblesse à notre activité. Elle apporte à tous d’immenses satisfactions et d’immenses richesses à la communauté des spéléologues, des plongeurs mais tout simplement à la communauté humaine dans son ensemble. L’exploration nous pousse à donner sans doute ce que nous avons de meilleur et elle nous permet de vivre des moments forts et incroyables. Car l’exploration, aussi banal que cela puisse paraître, c’est aussi une grande aventure humaine. Elle permet de partager des moments intenses, de créer des liens forts entre les hommes, entre des cultures différentes. Bien évidemment, je n’oublie pas non plus les rivalités, querelles et autres facéties inhérentes aux sales caractères des bipèdes. Mais globalement, je ne retiendrais que cette formidable énergie que peut provoquer de grands projets d’exploration et de cet élan qui poussent des hommes parfois très différents à se réunir de toutes leurs forces pour découvrir quelques mètres de plus.