Corveissiat

Un long voyage dans les ténèbres.

Je vais vous présentez une vieille amie, nous nous connaissons depuis plus de vingt ans. Lorsque nous avons commencé à nous fréquenter, environ deux cent mètres de galeries étaient connues, depuis nous avons effectué un peu de chemin et l’exploration est loin d’être terminée. Nous sommes à plus de deux kilomètres de l’entrée et il est difficile d’évaluer ce qu’il reste encore à découvrir mais nous n’avons sans doute pas effectué plus de vingt à trente pour cent des découvertes. Cette cavité est paradoxale, unique en son genre et atypique. Le porche monumental donne tout de suite la mesure des choses, il s’agit en effet d’un réseau important avec une belle rivière souterraine. Mais ici, la terre a tremblé, en des temps immémoriaux et une partie de la galerie s’est effondrée, formant un barrage naturel. Donc l’eau ne pouvant plus sortir a creusé une fissure qui est devenue une « petite » galerie, jeune et donc encore très étroite. Ce petit conduit, à peine assez large pour le passage d’un plongeur doit évacuer la totalité de l’eau du réseau, c’est un peu comme si vous cherchiez à vider une piscine olympique par un tuyau d’arrosage, la pression en plus. Donc, à la moindre pluie, il devient très compliqué ou impossible de franchir le cinquième siphon, tant le courant est violent. D’autre part, plusieurs passages obligent le plongeur à sortir de l’eau et à crapahuter avec tout son matériel pour franchir les obstacles. La visibilité est rarement bonne et le plus souvent mauvaise, ceci couplé aux dimensions importantes des galeries et vous évoluez dans une ambiance particulière et pas tout à fait féerique. Enfin, la cavité subit depuis de nombreuses une pollution constante et importante. Ces obstacles ont compliqué le travail des explorateurs et ils ont retardé l’exploration. Par chance, nous sommes arrivés « à temps » et nous avons pu découvrir le « passage secret » et magique conduisant à la seconde partie du réseau. Malgré tous ces points un peu rébarbatif, la grotte de Corveissait est intéressante, d’une part par son potentiel d’exploration. Mais aussi par la qualité et la variété de ces galeries. Lorsque la visibilité est acceptable, c’est très joli et enfin les parties exondées sont exceptionnelles, notamment avec deux grandes salles d’effondrement spectaculaires, des rivières et lacs souterrains impressionnant. Enfin, notre histoire avec elle, est comme toute les histoires, avec des hauts et des bas. Nous lui avaons fait quelques infidélités mais attirés comme par un aimant, nous finissons toujours par y revenir.

La petite histoire.

En 1954, les Lyonnais du Clan de la Verna, avec Michel Letronne et Daniel Epelly plongent le premier siphon. Ils ressortent dans le premier lac, sans trouver la suite
Vingt ans plus tard, en 1974, Christian Jarret, Lylian Rota, Christian Locatelli et René Niogret du SDNO (Société des Naturalistes d’Oyonnax) plongent à plusieurs reprises sans trouver la suite. Un an plus tard, en 1975, Lylian Rota et René Niogret traversent le S2 suivis par Christian Locatelli et Didier Loomans. Quelques jours plus tard, Christian Locatelli et Lylian Rota traversent le S3, ils ressortent dans un lac et ils découvrent une grande salle. Un effondrement se produit suite à d’importants tirs d’explosifs sur la route au-dessus de la grotte. Le passage du troisième siphon est bloqué. S’en suit une importante pollution liée aux activités humaines et notamment aux rejets d’une porcherie qui déverse ses effluents dans la nature rendant l’accès à la cavité impossible tant les eaux sont devenues pestilentielles. A partir de 1990, la pollution se réduit suite à l’arrêt des activités de la porcherie. A partir de cette période, les plongeurs du SDNO, Philippe Buire, Jean Marc Poncin, François Bornéat et Laurent Mestre replongent dans la grotte. Ils entreprennent la désobstruction du passage dans le troisième siphon. En 1996, Philippe Buire assuré par JM Poncin escalade la cheminée derrière le S2, sans découvrir de réseau supérieur.

En 1998, Philippe Wohrer plonge plusieurs fois dans la grotte, accompagné de Nicolas Maignan* qui trouve enfin le passage dans la trémie composée de gros blocs tombés de la grande salle d’effondrement à la sortie du troisième siphon. Ce groupe de plongeurs parisiens, débute une longue séries de plongée et d’exploration. En 1999, Marc Ferrante et P Wohrer découvrent le quatrième siphon et ils débouchent dans la quatrième salle. Une galerie horizontale est parcourue jusqu’à un siphon obstrué par de gros blocs. En parallèle, des escalades sont réalisées par l’équipe du SDNO toujours dans la première salle.

L’année suivante, en 2000, Locatelli et Beltrami plongent le siphon découvert, au bout de la galerie horizontale dans la quatrième salle. La trémie instable bouge, ils renoncent suite à cet incident. Locatelli, Buire et Bornéat découvrent le cinquième siphon, dans lequel ils butent sur un « bouchon de sable », le courant arrive par une faille en plafond, jugée impénétrable. En 2001, l’équipe de plongeurs parisiens, (baptisés depuis peu les Bulles Maniacs) continue et persévère. Michel Dessenne, s’enfonce dans la faille au fond du S5 et aperçoit la suite de la galerie. Quelques jours plus tard Hervé Cordier et Pierre Éric Deseigne franchissent l’obstacle, ils découvrent un sixième siphon, puis le grand lac, la grande salle d’effondrement et le départ du septième siphon. L’année suivante, en 2002, ils explorent le siphon 7, 8, 9 et 10 avec arrêt sur autonomie à – 25m. Après de nombreuses tentatives infructueuse, la suite de la galerie est découverte en 2005 et le dixième siphon est sortie. Quelques jours plus tard, Cordier et Deseigne plongent le onzième siphon et ils s’arrêtent sur autonomie après avoir exploré cent mètres de galerie. L’année suivante, en 2006, ils sortent le siphon après avoir découvert 400 mètres de nouvelle galerie noyée. Ils s’arrêtent devant le douzième siphon. Arrêt au départ du S12, plus de 570 m de nouvelles galeries sont explorées. L’exploration du douzième siphon commence, en 2009, ils s’arrêtent à 1660 mères de l’entrée, en 2012 après une longue période d’interruption, ils s’arrêtent à 1860 mètres de l’entrée. En mai 2017, Hervé Cordier soutenu par une petite équipe de plongeurs s’arrêtent à plus de deux kilomètres de l’entrée, avec le noir de l’inconnu devant ses phares.

Données techniques.

Localisation : Ville de Corveissiat (Département de l’Ain, région Rhône Alpes, France).

Accès : En sortant du village, sur la route départementale 936, en direction de Thoirette/Oyonnax, prendre au niveau du belvédère le sentier qui descend dans la reculée, à droite de la route. Se garer en bas de ce sentier et ensuite, remonter le chemin à pieds jusqu’à l’entrée de la grotte.

L’accès de la cavité est soumise à autorisation et réglementé. Pour y plonger, il est nécessaire d’une part d’effectuer une demande pour obtenir la clef de la grotte et ceci en dehors des périodes d’hivernage des chiroptères .

Spécificités : Résurgence multisiphons, avec plusieurs passages étroits et très étroits. Alternance de galeries noyées et exondées avec quelques passages en progression terrestre. Visibilité souvent médiocre et débit sensible, en cas de fortes pluies, mise en charge de moins de douze heures. Seconde partie de la cavité inaccessible dès qu’il pleut, lié à l’effet venturi et à l’accroissement du débit dans le siphon 5.

Longueur totale: 2100 mètres

Longueur noyée : 1500 mètres

Longueur exondée : 600 mètres

Profondeur Maxi : 45 mètres

Nombre de siphons : 12

Nombre de salles : 11

Équipement : Harnais sidemount, combinaison étanche et double recycleur latéral pour les explorations.

Anecdotes :

Très longtemps chasse gardée des plongeurs locaux, la venue de plongeurs « étrangers », c’est à dire d’un autre département a provoqué certains remous dans le petit milieux très introverti de l’époque. Bien qu’aucune découverte n’ait eu lieu depuis vingt cinq ans, malgré les nombreuses plongées dominicales, ils revendiquaient la primeur de l’exploration et notre manque de savoir vivre quant au respect de l’éthique. En deux mots, nous leur volions leur terrain de jeu et leur belle exploration. Informés par la mairie par laquelle nous devions passer pour obtenir l’autorisation d’accès à la cavité, ils venaient avec nous à chaque incursion. A partir de 600 mètres de galeries découvertes, ils se lassèrent sans doute dépassés par une exploration qui prenait de l’ampleur. Apèrs les milles mètres, ils avaient d’autres chats à fouetter et des objectifs nettement plus prometteurs que cette « vulgaire » petite grotte.

Cette cavité est soumise à une pollution constante et importante. La rivière souterraine se transforme parfois en véritable émissaire et les odeurs pestilentielles d’eaux usées, d’hydrocarbures rendent le séjour fort désagréable. Les analyses de l’eau et des sédiments ont montré une forte pollution domestique, mais aussi d’origine « chimique », liée aux produits employés par l’agriculture. Ceux ci, entraînés par les eaux de pluie, entrent sous terre et le plus souvent, ils se déposent dans les sédiments et ils sont brassés à nouveau à chaque accroissement de débit. Il n’est pas rare non plus de croiser sous l’eau des traces de notre monde consumériste, jouets, plastique, serviettes hygiéniques et autres joyeusetés. Ces pollutions sont liées à des installations vétustes, à un traîtements des eaux ménagères insuffisant, à des pratiques agricoles obsolètes et à des négligences ou accidents liées à l’activité humaine. D’ailleurs, au siècle précédent, le village installa un système de pompage afin de s’alimenter en eaux. Mais très vite, les enfants et les villageois tombèrent malades, empoisonnés par leurs propres rejets ce qui mis un terme rapide à l’utilisation des eaux de la source.

Vidéos :

Publications :

Info Plongée n°8. pages 5 à 7.

Info Plongée n°12. pages 6 à 10.

Info Plongée n°101. pages 54 à 55.

Octopus.2. n°13.

Spéléo Magazine. Juillet 2018